Philippe Foussier, Grand maître du Grand Orient de France

Philippe Foussier : « Je ne trouve pas sain que politique et religions soient mêlées »

Laïcité, bioéthique, école... Le Grand maître de la principale obédience franc-maçonnique d'Europe s'inquiète du déclin des valeurs universalistes et du poids grandissant des questions religieuses et ethniques dans l'organisation de la société française. 

 

Alors que l'on a fêté, en 2017, le tricentenaire de la naissance de la franc-maçonnerie moderne, qu'en est-il des idéaux qui ont motivé la création de ce mouvement pas aussi mystérieux qu'on le pense ? Grand maître du Grand Orient de France, la principale obédience maçonnique d'Europe, Philippe Foussier l'affirme : le combat en faveur de l'émancipation des individus et de la tolérance religieuse que les maçons ont toujours porté n'a rien perdu de son actualité. Au contraire. Ancien journaliste, membre du Grand Orient depuis plus de vingt-cinq ans, Philippe Foussier passera la main, fin août, à un nouveau Grand maître. Rencontre avec ce défenseur farouche de la laïcité, qui se tient vent debout contre le communautarisme et la montée des idéologies d'exclusion.

Trois cents ans après la naissance de la franc-maçonnerie, le Grand Orient a-t-il toujours une raison d'être ?

Il se trouve que l'on célèbre également, en 2018, le 70e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'homme, et nous y trouvons des résonances avec l'histoire de la franc-maçonnerie moderne. Apparue en France dans les années 1720-1730, elle a constitué une rupture avec l'ordre social environnant car elle permettait que se retrouvent, dans les loges, des hommes que tout séparait : prêtres, pasteurs, nobles, roturiers, militaires, commerçants, hommes de lettres, scientifiques... Son objectif était de faire tomber les préjugés que les uns et les autres, en raison de leur naissance, pouvaient nourrir. Cela s'est incarné dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, puis s'est concrétisé dans la Déclaration universelle des droits de l'homme, à travers cette idée que les hommes doivent jouir de droits égaux, quels que soient leurs origines et leurs conditionnements. Ce qui nous fait frémir au Grand Orient, aujourd'hui, c'est que cette idée universaliste de l'Homme est de plus en plus contrée par des mouvements qui n'appartiennent plus à l'extrême droite à proprement parler, avec cette obsession des racines, du passé. Il ne s'agit évidemment pas de nier notre héritage. Mais les individus sont de plus en plus incités à agir en fonction de leur couleur de peau ou de leur religion. Cette conception est en rupture totale avec ce que la franc-maçonnerie porte, c'est-à-dire permettre à l'Homme, s'il le souhaite, d'échapper à son héritage. Raison pour laquelle il nous paraît essentiel de marteler le discours universaliste contre ce discours essentialiste, ethniciste. Il faut d'urgence mettre des digues face à la propagation de telles idéologies.

Est-ce pour cette raison que vous êtes si actifs dans les débats sur la laïcité ?

Le Grand Orient de France a toujours porté un intérêt constant à la laïcité, condition de la paix civile et clé de voûte de la République. Or, nous assistons depuis une vingtaine d'années à un retour du religieux longtemps nié par les élites. Voyant la situation se coaguler, le Front national a opéré un hold-up sur la notion de laïcité, arguant que la religion pose problème, que l'islam en est la principale cause, et instrumentalisant le concept de laïcité pour en faire une arme de guerre contre les musulmans - pour son plus grand bénéfice électoral. C'est une première forme de dévoiement. La deuxième forme de dévoiement, plus pernicieuse, c'est la manière dont certains de nos responsables politiques confondent laïcité et coexistence des religions. Dès lors qu'une ou des religions vont poser problème, leur réflexe va être de convoquer l'imam, l'évêque, le rabbin, le pasteur, etc. C'est là une grande erreur d'interprétation. La laïcité est un concept, un principe d'organisation politique et juridique de la société : liberté absolue de conscience, liberté de croire ou de ne pas croire, de changer de conviction, éventuellement de foi, égalité des droits entre les citoyens, quelles que soient leurs convictions, entre les hommes et les femmes, promesse d'émancipation... Voilà ce qui définit la laïcité. Une fois ce cadre posé, la question de la religion peut éventuellement intervenir. Cependant, nos responsables politiques ont tendance à poser la question de l'appartenance à une religion en premier lieu ; là est la confusion.

Dans ce contexte de retour du religieux, pensez-vous que la loi de 1905 doit être remaniée ?

Je ne pense pas qu'il faille en amoindrir la portée, mais on peut la compléter. Il y a bien longtemps de cela, dès les années 1936-1937, la question des signes religieux à l'école se posait déjà avec les formulaires de Jean Zay, qui proscrivaient le prosélytisme religieux, politique et philosophique - la franc-maçonnerie a notamment pu être concernée. Aujourd'hui, la loi du 15 mars 2004 [qui interdit les signes religieux ostensibles à l'école, ndlr] complète celle de 1905. Ce qui est néanmoins cocasse dans notre contexte, c'est que ceux qui accusent la loi de 1905 d'être périmée proposent en fait un retour au Concordat, dans lequel pouvoirs spirituel et temporel sont mêlés : l'État s'occupe de la religion, la religion s'occupe de l'État... De fait, aujourd'hui, l'État tend à s'insérer de plus en plus dans les affaires internes liées à un culte, en particulier l'islam - de la même manière que Napoléon avait eu une approche intrusive vis-à-vis de l'organisation du culte israélite et de l'Église catholique.

Mais une forme de gallicanisme, d'ingérence de l'État dans les affaires religieuses, n'est-elle pas nécessaire quand on connaît par exemple les difficultés à recruter des imams qui ne soient pas des importations de l'étranger ?

Je ne trouve pas sain que politique et religions soient mêlées : « L'État chez lui, l'Église chez elle », disait Victor Hugo. L'attitude de l'État vis-à-vis de l'islam me semble très paternaliste et inappropriée, car elle place les cultes dans une relation de subordination. Dans le contexte actuel de retour du religieux, il est impératif de préserver le principe de séparation État-religions institué par la loi de 1905. La religion s'occupe des consciences de ses fidèles exclusivement, et non de la société dans son intégralité. Des initiatives telles que celle prise par Nicolas Sarkozy qui, lorsqu'il était ministre de l'Intérieur, convoqua une ribambelle d'imams au lendemain des émeutes de 2005 pour leur demander de rétablir la paix dans les quartiers, constituent pour nous une aberration ! Il faut rétablir la loi de 1905 non seulement dans sa lettre mais aussi dans son esprit. Ainsi, le Grand Orient préconise la suppression du Concordat en Alsace-Moselle, qui établit une inégalité de droit entre croyants et non-croyants : 60 à 70 millions de nos impôts sont destinés, chaque année, à rétribuer les ministres du culte exerçant dans cette région. Alors que le religieux s'exprime trop souvent sous la forme de courants intégristes ou fondamentalistes, le bon sens voudrait que nos responsables publics soient intransigeants dans l'application du principe de laïcité. Or, ils ont tendance à faire des accommodements avec les responsables religieux, les laissant gagner des « parts de marché » dans l'organisation de la société.

Quelle est la position du Grand Orient sur les questions de bioéthique ?

PMA, GPA, fin de vie, dons de gamètes, cellules souches... Ces notions sont très évolutives. Elles nous préoccupent d'autant plus qu'elles concernent les grandes questions que se pose l'Homme : sa finitude, sa capacité à se reproduire ou à maîtriser sa reproduction... Le siècle des Lumières, dont le Grand Orient se considère comme l'héritier, a consacré le progrès scientifique. Ce dernier a permis de démontrer rationnellement qu'il y avait autre chose que ce que les pouvoirs politiques ou religieux énonçaient. Pour cette raison, nous sommes attachés à la notion de progrès scientifique. Il ne doit pas y avoir de limite à l'aspiration de l'être humain de développer ses connaissances sur lui-même et sur le monde qui nous environne. Mais si le progrès scientifique a apporté beaucoup, il nous paraît essentiel de le maîtriser : lorsqu'il est animé par des considérations mercantiles, il peut se développer au détriment de l'humanité. Regardez la bombe atomique : l'atome en soi n'est pas une mauvaise chose, mais son application a porté préjudice à l'homme. Il nous paraît essentiel que les pouvoirs publics s'emparent de ces questions afin de défendre l'intérêt général. Sinon, ce sont d'autres types de pouvoirs qui s'en empareront : industries pharmaceutiques, GAFAM [Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft, ndlr], pouvoir médical ou pouvoir religieux, lequel cherche à imposer une certaine conception de l'Homme. Le Grand Orient considère que le discours du type « Si nous naissons et mourons, c'est parce Dieu l'a souhaité » ne peut s'appliquer à l'ensemble de la société. Au nom de quoi la loi interdirait-elle à un non-croyant le droit de mourir comme il le souhaite ? Si les maçons du Grand Orient sont loin d'avoir une position unanime sur la GPA, en revanche, concernant la PMA et l'euthanasie, nous sommes à l'unisson favorables à une évolution de la loi. Sur l'euthanasie, il faut étendre cette liberté avec un encadrement strict. En Belgique, où cette pratique est légale depuis vingt ans, on est loin de la submersion des demandes d'euthanasie que certains promettaient...

D'autres domaines vous préoccupent-ils particulièrement ?

Absolument. Celui de l'école, tout d'abord. « Le premier devoir d'une République, c'est de faire des Républicains », disait Ferdinand Buisson. C'est à l'école que se forme le citoyen. Pourtant, elle semble avoir oublié cette vocation. Elle devrait à nouveau permettre que chacun puisse s'émanciper de ses héritages sociaux, culturels, ethniques ou religieux. Nous nous mobilisons aussi sur la question des migrants. Ceux qui sont appelés à rester en France doivent faire l'objet d'une réelle intégration pour devenir des citoyens égaux en droits et en devoirs. Qu'ils s'émancipent de leur condition de réfugiés. Or, l'intégration que la République a soi-disant pratiquée dans les années 70-80 a été un véritable échec. Enfin, nous nous penchons activement sur l'avenir de la Nouvelle-Calédonie : nous sommes très sollicités pour jouer un rôle de pacification dans une société traversée par les tensions. Le Grand Orient réfléchit à l'après-référendum, qui aura lieu à l'automne prochain, afin que personne ne se sente humilié par la sanction des urnes et que tous puissent cohabiter. Nous allons ainsi rencontrer des acteurs de tous bords, notamment religieux, pour penser cet après.