Raphaël Enthoven : « Nous vivons sous le régime des plaintifs »

Publié le 06/06/2018 à 19:55 | Le Point

Le Point : Après que des supporteurs d'Erdogan se sont filmés à Avignon en train d'arracher une affiche du « Point » avec la couverture qualifiant le président turc de « dictateur », vous avez commenté sur Twitter : « Et ils s'en vantent »…

Raphaël Enthoven : En général, quand on fait un truc honteux, on se cache ! Or en la circonstance la censure est fière d'elle-même. Ce qui renseigne sur le rapport qu'ils entretiennent avec l'idée de liberté comme sur l'idée qu'ils se font de leur propre pays. En subordonnant la liberté à la seule expression d'une opinion qu'ils approuvent, c'est leur propre liberté que ces voyous turcs, ivres de nationalisme, réduisent impunément. Rien n'illustre mieux la « servitude volontaire » décrite par La Boétie que le spectacle pathétique de ces militants masochistes qui s'amputent de toute dissonance et prennent un kiosquier pour cible.

De fait, quand Erdogan appelle les Turcs de la diaspora à défendre leur pays d'origine un peu partout en Europe, le sens qu'il y donne n'est pas de célébrer ce pays, sa culture ou son histoire, mais d'en purger l'image de tout ce qui pourrait la souiller. Plutôt l'illusion qui réconforte que la vérité qui dérange… Or c'est mal aimer son pays que d'en taire les hontes : « Je voudrais pouvoir aimer mon pays tout en aimant la justice. Je ne veux pas pour lui de n'importe quelle grandeur, fût-ce celle du sang ou du mensonge. C'est en faisant vivre la justice que je veux le faire vivre », écrit Camus dans les « Lettres à un ami allemand ». Et son interlocuteur, hier nazi, aujourd'hui fan couillon d'Erdogan, lui répond : « Allons, vous n'aimez pas votre pays. »

-          De manière plus globale, craignez-vous un recul de la liberté d'expression ?

En lecteur de Tocqueville ou de Raymond Aron (c'est-à-dire de ces démocrates exemplaires qui passent leur temps à critiquer la démocratie), j'ai tendance à m'intéresser aux menaces que la liberté d'expression fait peser… sur la liberté d'expression elle-même. Alors que tout le monde s'entend à dire que la liberté de mouvement s'interrompt là où commence celle de l'autre, nos opinions, elles, sont dispensées de cette restriction salutaire. Or les opinions blessent aussi. Le résultat, c'est qu'en démocratie (et, en un sens, il faut s'en réjouir) nos opinions vivent à l'état de nature et se conduisent tantôt comme des prédateurs, tantôt comme des moutons. Ainsi, les réseaux sociaux ne sont pas des espaces de liberté, mais des espaces de censure où l'on voit apparaître des molécules idéologiques centripètes auxquelles s'agrègent progressivement tous les gens qui pensent de la même manière. Sur Twitter, qui se ressemble se rassemble et attaque ensemble.

-          Et comment se manifeste cette censure ?

Par le sceau de l'infamie. La lettre écarlate. La disqualification a priori de l'interlocuteur. Dès qu'une personne est caricaturée en ligne, déguisée en « fasciste », en « raciste » ou en « islamophobe », ça veut juste dire que la chasse est ouverte. Dans l'histoire des idées, le premier exemple d'un tel enfermement remonte à « La République », de Platon, et à la rencontre entre Socrate et Thrasymaque. Dans un geste fou, Thrasymaque commence par refuser le dialogue avec Socrate, car « il est méchant », dit-il (sans le connaître), ce qui ne l'engage à rien mais le dégage de toute obligation. Compromettre le dialogue au nom de l'identité présumée (et en réalité forgée de toutes pièces) de son interlocuteur, c'est remplacer un match de boxe, avec des règles, par un combat de rue.

 

Patrick Balkany attaqua Picsou Magazine en diffamation.

-          Vous passez une heure par jour sur Twitter. Mais que vient faire un philosophe dans cette arène ?

 

…  combattre des opinions qui sont aux antipodes des vôtres, tout en célébrant la civilité, le vouvoiement et l'instruction réciproque, c'est, à mon avis, faire œuvre de démocrate. Les brutes perçoivent comme une victoire l'écrasement de l'autre, alors que tout le monde est perdant lors d'un massacre. La vraie victoire, c'est le dialogue avec l'autre. Le dire est inutile, mais grisant. Twitter, le jour de ma mort, fonctionnera absolument de la même manière, il y aura la même proportion de connards.

-          Avant, on pouvait s'inquiéter que des associations, notamment antiracistes, soient trop procédurières. Aujourd'hui, faut-il plus s'inquiéter d'indignations individuelles qui s'agrègent ?

Il n'est même pas nécessaire qu'elles s'agrègent. A l'ère des réseaux sociaux, un seul pèse autant qu'une association. Que SOS Racisme fasse un procès à Jean-Marie Le Pen quand il traite Fodé Sylla de « gros zébu fou », c'est normal, c'est sain, et c'est la loi. Mais que Rokhaya Diallo porte plainte contre Fatiha Boudjahlat, militante laïque, pour appel au viol (à cause d'un tweet maladroit), c'est grotesque. En vérité, nous vivons sous le régime des plaintifs, qui menacent, à tout bout de champ, de porter plainte (sous des motifs aberrants) dans le but non pas d'obtenir réparation, mais d'obtenir dommage, de recourir à la loi pour donner un peu de consistance à l'offense imaginaire dont ils se servent ensuite pour porter leurs propres coups tout en gagnant de la sympathie. C'est ainsi que la discussion avec certaines personnes, comme Mme Diallo, consiste uniquement à se défendre de les avoir offensées. A l'échange d'arguments se substitue le dialogue de sourds d'une hypersusceptible et d'un faux coupable.

-          Dans les universités américaines, des « guerriers de la justice sociale » empêchent, de manière souvent violente, des penseurs ou des scientifiques d'opinion divergente de s'exprimer. Craignez-vous que cela contamine la France ?

Je ne le crains pas, je le constate. Aujourd'hui, en France, par exemple, sévissent des groupuscules « féministes » dont l'unique objectif est d'interrompre des conférences en obtenant la pépite d'une offense (ou d'une menace). J'en ai fait les frais à Sciences po même, où j'avais été invité à débattre de « la mort en ligne » avec Elisabeth Lévy, Aurore Bergé, Laurence Rossignol et Pierre-Olivier Sur, mais, sous la menace de celles qui promettaient d'interrompre la chose en hurlant, les organisateurs ont préféré reculer, prouvant, par leur anticourage, qu'il n'y a pas de tyrans sans esclaves.

-          Vous êtes-vous déjà autocensuré de peur que vos propos soient mal interprétés ?

 

Jamais. La vie est trop courte. Mais je suis extrêmement prudent. Je pèse chacun de mes mots. Je les lisse de manière qu'ils n'offrent aucune prise aux susceptibles. Non que je craigne de vexer les gens, mais je refuse de leur offrir l'échappatoire d'une vexation quand je vais les chercher sur le terrain des arguments.

 

-          Une autre menace sur la liberté d'expression concerne le blasphème…

Non seulement le blasphème n'est pas un délit, contrairement à l'expression du racisme, mais c'est même une façon d'ouvrir les bras ! Que dit-on à celui dont on moque la religion ? Que, sous un ciel laïque, il est à la même enseigne que tout le monde. Ce principe n'est pas négociable. Comme est inacceptable la confusion savamment entretenue du blasphème et du racisme, dont l'unique objectif est de neutraliser toute critique d'une religion en l'indexant sur de la xénophobie. Car cette stratégie est nulle. Et vomit les nuances. On n'a pas le droit d'être si grossièrement filou et de ranger dans le même panier Manuel Valls et Marion Maréchal, ou Cabu et Zemmour. Si nos élus étaient moins indécis, ce genre d'arnaques ne prendrait pas. Mais le courage est moins séduisant que la lâcheté, quand cette dernière adopte les contours de la pondération. Ainsi croyait-on faire œuvre de paix en déclarant, au moment de la publication des caricatures du Prophète, en 2007, qu'il ne fallait « pas jeter de l'huile sur le feu » - ce qui permettait aux dégonflés d'avoir l'air serein et de demander à Charlie Hebdo de se censurer lui-même… tout en feignant de défendre la liberté de la presse. Là encore, pas de tyrans sans esclaves.

-          Mais vos amis militants de la laïcité n'ont-ils pas décrédibilisé Maryam Pougetoux, présidente voilée de l'Unef à Paris-IV , avant même qu'elle ait pu s'exprimer ?

Si. Ils n'auraient pas dû l'attaquer de cette façon. Mais il faut être juste. Contrairement aux fantasmes des offensés professionnels (qui sont allés jusqu'à prétendre qu'elle avait été représentée en singe en une de Charlie Hebdo), il n'y avait pas un atome de racisme dans le fait de railler la tenue de Maryam Pougetoux. Les membres du Printemps républicain se sont étonnés que la présidente de l'Unef à Paris-IV, historiquement très laïque, portât un hidjab, comme ils se seraient étonnés qu'elle fût bigote ou rabbin. Ce n'était pas de la xénophobie. Juste un préjugé, bien compréhensible, en attente d'être démenti.

... Mais je trouve qu'ils ont tort de préférer l'opposition à la contradiction. Ils vivent l'annulation d'un colloque universitaire entre « indigènes » comme une victoire, alors que la victoire serait la présence, à la tribune, d'un discours contradictoire ! On ne doit jamais faire à son adversaire le cadeau de le traiter en ennemi et de le bâillonner. S'il a tort, qu'il parle ! Un combat frontal finit souvent en match nul. Alors qu'un dialogue loyal fait pencher les indécis du bon côté - c'est-à-dire du côté du dialogue lui-même. Il ne faut pas oublier que défendre la République n'est pas défendre une opinion contre une autre, mais le régime sacré qui autorise chacun à se donner l'opinion de son choix.

Une chose encore : les membres du Printemps républicain sont tous capables de défendre leur ennemi quand celui-ci est attaqué sous la ceinture. Quand Yassine Belattar fait un entretien intéressant, Laurent Bouvet, Gilles Clavreul ou Amine El Khatmi sont les premiers à le souligner. Je les ai même vus défendre Rokhaya Diallo quand elle fait (vraiment) l'objet du racisme. Mais je n'ai jamais vu l'inverse. J'aimerais qu'un jour, en toute honnêteté, Mme Diallo dise « sur ce coup-là, j'exagère, c'est vous qui avez raison » ou « vous n'avez pas été raciste, pardon de l'avoir dit ». Une palinodie de Rokhaya Diallo, ce serait le prix Nobel de Twitter !

-          Faut-il mettre des limites à la liberté d'expression ? Vous avez, par exemple, défendu les rééditions des pamphlets antisémites de Céline et de « Mein Kampf ».

Oui. Parce que, comme « Mein Kampf », ils sont accessibles en deux clics et que je préfère les savoir sertis dans un appareil critique que disponibles dans des versions pirates. On ne lutte pas contre l'antisémitisme en jetant un voile pudique sur son pape. Au contraire. On accrédite le soupçon. Et on augmente la curiosité. La tolérance est plus efficace que la censure. J'ajoute qu'il faut vraiment n'avoir pas lu ces textes délirants, en particulier sur les « judéo-nègres », pour leur prêter le moindre pouvoir de nuisance. Quiconque lit ça éclate de rire ou vomit, mais ne devient pas antisémite, à moins de l'être déjà.

-          Comment expliquez-vous le fait que Jean-Luc Mélenchon continue à soutenir des régimes liberticides comme le Venezuela ?

Et Cuba ! Jean-Luc Mélenchon conteste l'élection de Macron, mais il valide celle de Maduro. Il défend le mariage des homosexuels, mais il célèbre des régimes qui les parquent, par centaines, dans des camps de travail. Il veut le pluralisme tout en applaudissant un parti unique. Il milite pour une presse libérée de toute influence capitaliste tout en glorifiant un pays dont les habitants n'ont eu accès qu'à un seul journal pendant soixante ans. Il voit le 49.3 comme un coup d'Etat, mais il pleure en Castro l'homme qui a privé son peuple d'élections libres et faisait assassiner ses opposants. Il est comme ça, Jean-Luc. Qu'il ne change pas ! Sans lui, la vie du chroniqueur serait moins facile.

-          Ne fantasmez-vous pas, en bon libéral, un débat idéal, courtois et nuancé ?

Non, puisqu'il m'arrive de le vivre. Et souvent. Voyez ce message que j'ai reçu le 1er juin : « Poursuivez ! Enoncez vos points de vue ! S'ils m'agacent, eh bien n'y verrai-je autre chose qu'une invitation à répliquer ? Je me refuse absolument à conspuer une parole, exprimât-elle l'opinion la plus opposée à celle que je défends. Continuez à m'être odieux (pas toujours, ce serait un mensonge terrible) ; de mon côté, je poursuivrai de même mon sentier et, si nous nous croisons, c'est avec plaisir que je vous serrerai la main. » Un mot de cette nature est la seule victoire que je réclame. Et elle me comble§ propos recueillis par Thomas Mahler

* Dernier livre paru : « Morales provisoires » (Éditions de l'Observatoire).