Charlotte Bozonnet © Le Monde 19 mai 2018

Journaliste Le Monde août 2011

Université Panthéon Sorbonne (Paris I) DESS, Développement, coopération internationale et Action humanitaire 2002 – 2003

Institut d'Etudes politiques de Toulouse 1996 – 1999

En raison de ses positions sur l'égalité entre hommes et femmes dans l'héritage, la théologienne marocaine a dû démissionner du centre d'études féminines qu'elle dirigeait depuis 2011

Asma Lamrabet l'avoue : elle a été un peu dépassée. Face aux innombrables sollicitations médiatiques, aux débats houleux dans la presse et aux accusations fielleuses de certains, cette femme discrète et élégante a préféré s'adresser à son public par un communiqué. Dans un texte en dix points, la médecin et théologienne marocaine, internationalement reconnue pour son travail de réinterprétation du Coran, confirmait avoir été -contrainte à la démission en raison de ses propos sur l'égalité entre femmes et hommes dans l'héritage, rappelait son attachement aux -valeurs du royaume et de l'islam, et assurait qu'elle poursuivrait son œuvre.

C'était le 26  mars, et la tempête était arrivée sans crier gare. Quelques mois avant ce communiqué, la directrice du Centre des études -féminines en islam au sein de la Rabita -mohammadia des oulémas, association créée en  2006 par le roi afin de diffuser les valeurs et les préceptes de l'islam " dans le respect des -principes du juste milieu et de la modération ", participe à un débat sur l'héritage, à l'occasion de la sortie d'un ouvrage collectif sur le sujet. Comme toujours, elle défend le principe de l'égalité. Les propos de la théologienne provoquent un tollé dans l'aile radicale de la Rabita. Les pressions sont assez fortes pour la contraindre à la démission, qu'elle annonce le 19  mars.

Deux semaines plus tard, l'incompréhension de la principale concernée reste palpable. " Il n'y avait rien de nouveau dans mes propos, je le dis depuis des années. Je n'ai pas compris le pourquoi d'une telle réaction ", explique-t-elle, sans cacher une certaine inquiétude : " Ce qui m'est arrivé sonne comme une régression. C'est un -signal que l'on donne à la société : le patriarcat religieux a de beaux jours  devant lui. "

Cette démission met fin à une belle expérience de sept années. Asma Lamrabet a 49 ans lorsqu'on lui propose de prendre la tête du -Centre des études féminines en islam. Cette -nomination est à l'époque un signal : la médecin biologiste, née à Rabat, a déjà publié une -série d'ouvrages, elle est connue pour ses positions progressistes, et a dirigé de 2008 à 2010 le Groupe international d'étude et de -réflexion sur les femmes et l'islam (Gierfi), basé à Barcelone. La Rabita, de son côté, est une instance royale chargée de produire un discours sur la religion. Pendant sept ans, elle va s'attacher à y déconstruire " l'interprétation patriarcale et -misogyne du Coran " qui continue à faire des -ravages dans la société marocaine.

Asma Lamrabet se penche sur toutes les " questions qui fâchent ", titre qu'elle donne à son ouvrage paru en  2017 (Islam et femmes : les questions qui fâchent, En toutes lettres), en se fondant sur les textes religieux et en les réinterprétant à l'aune de la modernité. Le principe d'autorité de l'homme sur la femme, ou quiwama ? " C'est une responsabilité matérielle liée à une époque où les femmes ne travaillaient pas. " Le mariage des mineures ? " Une tradition qui n'a rien à voir avec le -religieux. " L'inégalité dans l'héritage ?" Le seul verset qui pose question sur ce sujet est celui de la fratrie, mais qu'il faut remettre dans le -contexte de l'époque : le frère touche le double de sa sœur, car elle est à sa charge financière. " Aujourd'hui, rappelle-t-elle, quelque 20 % des foyers marocains ont pour chef de famille une femme : " L'égalité dans -l'héritage est un peu le dernier tabou car elle touche au pouvoir économique des hommes. "

Régulièrement sur le devant de la scène au Maroc (mais aussi en Tunisie), la question de l'héritage soulève des débats houleux, voire haineux. " Dès que l'on touche à la place des femmes dans l'islam, cela provoque un tollé, comme si elles étaient le dernier bastion de l'identité musulmane, regrette Mme  Lamrabet. Il n'y a pas de véritable débat, c'est ce qui crée cette fracture -sociale préoccupante au sein de la société marocaine. " Le Centre des études -féminines en islam se faisait justement fort d'organiser des colloques et des réunions ouverts à tous.

Cette passion de la théologie n'était pas forcément une vocation pour la médecin native de Rabat. " C'est d'abord venu d'une quête de sens très personnelle, reconnaît-elle. Je suis musulmane et je me demandais pourquoi il était plus difficile de vivre en islam pour une femme que pour un homme. " Asma Lamrabet a alors une trentaine d'années. Elle vient de terminer ses études de médecine, s'inscrit dans une démarche scientifique et rationnelle. C'est donc naturellement qu'elle se tourne vers les textes, la source.

A la même époque, son mariage avec un -diplomate la conduit en Amérique latine, où elle découvre la théologie de la libération, ce mouvement qui prône l'engagement de l'Eglise catholique auprès des plus pauvres. " Ça a été un déclic, reconnaît-elle aujourd'hui, de voir que certains avaient, à partir du christianisme, réussi à construire une véritable -liberté spirituelle. "

Elle restera onze ans en Amérique latine, où elle continuera de pratiquer la médecine comme bénévole, avant de rentrer au Maroc en  2004. Mère d'un garçon, elle écrit ses premiers ouvrages au début des années 2000 – son premier livre, Musulmane tout simplement (Tawhid), paraît en France en  2002 –, qui connaissent un vrai succès. " Je voulais proposer une troisième voie, entre conservatisme et rejet de la religion, explique-t-elle. Mes proches ont d'abord été un peu surpris, puis ils m'ont dit que c'était intéressant. Je crois que cela a fonctionné car la majorité silencieuse des musulmans au Maroc est dans ce cas-là : ils sont nés, ont grandi dans cette lecture traditionaliste du Coran, et n'ont jamais eu d'alternative. Il ne s'agit pas de convertir qui que ce soit, mais de montrer que la foi n'est pas un frein à l'émancipation ni à la liberté. "

Asma Lamrabet pointe du doigt les théologiens traditionalistes, " qui ont un pouvoir très important auprès de la population et refusent tout ce qui pourrait déranger leurs pouvoirs -religieux et politiques " ; ces notables " qui véhiculent un islam de peur et de résistance, plus que de spiritualité et d'épanouissement ". Au milieu d'eux, sans diplôme en sciences islamiques, elle était " une intruse "." Pour eux, j'étais plus dangereuse que les féministes laïques, car je pars de l'intérieur du discours religieux ", -raconte-t-elle.

Son succès en fait une invitée régulière de conférences internationales sur le féminisme et l'islam, notamment en Europe. Elle se dit toutefois déçue par la France, qui a, selon elle, raté l'occasion de construire un cursus académique de qualité sur l'islam : " Il y a en France une certaine vision de la laïcité qui provoque une crispation. On se focalise sur les questions identitaires, ce qui empêche les débats de fond. Les musulmans engagés sur ces questions se sont d'ailleurs tournés vers le militantisme et non vers le travail académique. "

… Elle décline toutefois -régulièrement des invitations dans l'Hexagone. " Je n'ai pas envie qu'on réduise dix-huit ans de travail à mon voile ", explique-t-elle, avant de poursuivre : " Je comprends les questions que l'islam pose en France, mais il y a actuellement une absence de communication qui est terrible. Les femmes musulmanes sont freinées car rejetées par un certain système français qui les repousse vers leur identité. Elles sont comme prises en étau. Dans le même temps, et il faudrait savoir le reconnaître, un vrai travail d'autocritique doit se faire au sein de cette même communauté -musulmane. " Asma Lamrabet estime toutefois qu'" une nouvelle génération y voit un peu plus clair ", tentant d'allier islam et combat pour l'émancipation des femmes en sortant des préjugés. " En réalité, il est question de droit et de justice, pas de religion ", note la théologienne.

Au-delà de la France, il y a dans le monde un intérêt, une demande de réflexion sur la -réforme de l'islam, même si ce travail académique reste minoritaire et élitiste, reconnaît-elle. " Ces cinq dernières années, des colloques, des formations ont eu lieu alors qu'il y a dix ou quinze ans, on n'en entendait pas parler. " Elle-même va poursuivre son travail. Elle a reçu plusieurs propositions d'universités européennes pour venir enseigner, mais elle a surtout envie de continuer à écrire, sur l'éthique en religion notamment. Asma Lamrabet garde une forme de tristesse après ce départ forcé de la Rabita des oulémas, alors elle se le répète : " Dans l'histoire des religions, les réformistes n'ont jamais été sous la coupe d'une institution, ils sont restés des penseurs libres.

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Note de lecture :

J'ai partagé cet article car il pose selon moi la question : peut-on réécrire une religion. Car je reste convaincu que les religions ont été créées par l'Homme dans des buts bien précis et pour des raisons bien précises et qu'en relisant une religion ce sont ces raisons et ces buts qui sont battus en brèches. La laïcité est la seule façon d’aborder la société civile même si le besoin de spiritualité dans la réflexion conduit à une religiosité de cette réflexion et de la pensée.