Le monde dit arabe tente de masquer sa dépendance technologique aux smartphones et autres Facebook en effaçant toute trace de l'Occident de son quotidien.

Par Kamel Daoud

Publié le 10/05/2018 à 15:06 | Le Point

Dans un avion d'Air Algérie, direction Barcelone. Le vol commence sur trois cris « Allahou akbar ! », lancés, juste avant le décollage, par le pilote qui se fendra d'une prière, dite celle du Voyageur dans le rituel. Une phrase reste dans les oreilles étonnées du chroniqueur : « Nous remercions Dieu qui nous a soumis cet avion. » À méditer : la modernité, celle des technologies de l'Occident, est vue comme le don d'un Dieu qui « nous l'a soumis ». Pas comme quelque chose dont nous maîtrisons la généalogie et la passion.

Enfant, on répétait au chroniqueur que « Dieu a donné la vie ici-bas aux Occidentaux, et, à nous, il garde le paradis au-delà ». De quoi s'asseoir à vie ou pour plusieurs générations. C'est aussi l'un des classiques de l'humour corrosif du monde dit arabe contre les islamistes et leurs chouyoukhs : ces prêcheurs hurlent à la fin de l'Occident, le maudissent entre les cinq prières, l'accusent d'être le diable et le mal, le contre-Dieu et le corps du vice et de la licence, mais ils usent de « son » téléphone, de l'avion qu'il a inventé, du haut-parleur, du climatiseur, du Facebook « juif » et des médicaments et autres vaccins. Dans une scène sur YouTube, un cercle d'hystériques casse des guitares aux cris d'« Allahou akbar ! », hurlant à la destruction des « flûtes de Satan » et de l'Occident mais le tout filmé avec un smartphone « occidental ». C'est un peu le cas de tout ce monde traversé par l'angoisse de la modernité, l'humiliation de ne pas être le père de la machine à vapeur et des machines plus lourdes que l'air, impuissant à résoudre le paradoxe supposé entre la modernité et les racines.

Désoccidentalisation

Du coup, pour répondre à cet inconfort majeur du monde dit musulman, on répond souvent par ces discrètes et tenaces entreprises de désoccidentalisation, au quotidien. C'est-à-dire effacer les traces de l'Occident en soi, sur soi, son corps et son espace. Cela peut s'exprimer par ces affiches financées par les cercles conservateurs, chaque année, appelant les Algériens à ne pas fêter Noël ou le nouvel an, « car ce sont des fêtes d'impies ». La désoccidentalisation est une propagande insistante et agressive : tout ce qui est fêtes, démocratie, valeurs féministes, jours fériés, habitudes culinaires est jugé à travers cette inquisition permanente.

Elle touche jusqu'au désordre du vêtement : la tenue « islamiste » en est l'illustration étonnante. Vêtements amples, chéchia sur la tête, turban ou voile « masculin » sous forme d'un foulard orthodoxe et surtout pantalons courts. « Ce qui du vêtement inférieur dépasse les chevilles sera dans le feu », explique un hadith. Du coup, on raccourcit le tissu, pour éviter l'« orgueil ». On use de parfums « musk » venant d'Arabie et on use du siwak, une racine, pour remplacer le dentifrice, on mange par terre comme aux temps anciens et bénis et certaines enseignes de pharmacie ont même remplacé le caducée par un croissant, jugeant le serpent d'Hermès comme un symbole étranger. Sauf que ce purisme s'accompagne du malaise de vivre en addict des technologies de l'Occident. On se promet des paradis d'alanguissement, mais on use du confort ici-bas.

L'identité comme rejet

Cette entreprise d'effacement de l'Occident en soi est un lieu d'enquête sur le corps, l'identité, le rapport à la modernité et à l'altérité au Sud. C'est le lieu même des contradictions insupportables du monde dit arabe ou musulman et qui y répond parfois par la caricature, le déni, le rejet, le repli sur soi ou la quête désordonnée des signes de son empire défunt, sinon la violence. On éprouve, vis-à-vis de l'Occident, à la fois l'attirance et le refus, l'insupportable dépendance et l'envie chaotique et floue de s'en démarquer, même par des gesticulations risibles. On y prétexte l'identité et le religieux, mais il s'agit surtout d'une proximité encore sans solution apaisée. Car l'islamiste fera campagne contre Noël mais jamais contre les fêtes du nouvel an chinois qui sont célébrées dans son pays. On prêche l'identité juste comme rejet de l'Occident et pas comme affirmation de soi et des siens. On pilote l'avion mais avec la certitude que c'est un don de Dieu, un butin arraché à l'Occident ennemi. On détourne le sens de la modernité, quitte à vivre le ridicule d'être un pilote imam.

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Contribution au blog de notre frère S.