Pierre Brute

19 mai 2018

Asma Lamrabet Féministe en islam

Charlotte Bozonnet © Le Monde 19 mai 2018

Journaliste Le Monde août 2011

Université Panthéon Sorbonne (Paris I) DESS, Développement, coopération internationale et Action humanitaire 2002 – 2003

Institut d'Etudes politiques de Toulouse 1996 – 1999

En raison de ses positions sur l'égalité entre hommes et femmes dans l'héritage, la théologienne marocaine a dû démissionner du centre d'études féminines qu'elle dirigeait depuis 2011

Asma Lamrabet l'avoue : elle a été un peu dépassée. Face aux innombrables sollicitations médiatiques, aux débats houleux dans la presse et aux accusations fielleuses de certains, cette femme discrète et élégante a préféré s'adresser à son public par un communiqué. Dans un texte en dix points, la médecin et théologienne marocaine, internationalement reconnue pour son travail de réinterprétation du Coran, confirmait avoir été -contrainte à la démission en raison de ses propos sur l'égalité entre femmes et hommes dans l'héritage, rappelait son attachement aux -valeurs du royaume et de l'islam, et assurait qu'elle poursuivrait son œuvre.

C'était le 26  mars, et la tempête était arrivée sans crier gare. Quelques mois avant ce communiqué, la directrice du Centre des études -féminines en islam au sein de la Rabita -mohammadia des oulémas, association créée en  2006 par le roi afin de diffuser les valeurs et les préceptes de l'islam " dans le respect des -principes du juste milieu et de la modération ", participe à un débat sur l'héritage, à l'occasion de la sortie d'un ouvrage collectif sur le sujet. Comme toujours, elle défend le principe de l'égalité. Les propos de la théologienne provoquent un tollé dans l'aile radicale de la Rabita. Les pressions sont assez fortes pour la contraindre à la démission, qu'elle annonce le 19  mars.

Deux semaines plus tard, l'incompréhension de la principale concernée reste palpable. " Il n'y avait rien de nouveau dans mes propos, je le dis depuis des années. Je n'ai pas compris le pourquoi d'une telle réaction ", explique-t-elle, sans cacher une certaine inquiétude : " Ce qui m'est arrivé sonne comme une régression. C'est un -signal que l'on donne à la société : le patriarcat religieux a de beaux jours  devant lui. "

Cette démission met fin à une belle expérience de sept années. Asma Lamrabet a 49 ans lorsqu'on lui propose de prendre la tête du -Centre des études féminines en islam. Cette -nomination est à l'époque un signal : la médecin biologiste, née à Rabat, a déjà publié une -série d'ouvrages, elle est connue pour ses positions progressistes, et a dirigé de 2008 à 2010 le Groupe international d'étude et de -réflexion sur les femmes et l'islam (Gierfi), basé à Barcelone. La Rabita, de son côté, est une instance royale chargée de produire un discours sur la religion. Pendant sept ans, elle va s'attacher à y déconstruire " l'interprétation patriarcale et -misogyne du Coran " qui continue à faire des -ravages dans la société marocaine.

Asma Lamrabet se penche sur toutes les " questions qui fâchent ", titre qu'elle donne à son ouvrage paru en  2017 (Islam et femmes : les questions qui fâchent, En toutes lettres), en se fondant sur les textes religieux et en les réinterprétant à l'aune de la modernité. Le principe d'autorité de l'homme sur la femme, ou quiwama ? " C'est une responsabilité matérielle liée à une époque où les femmes ne travaillaient pas. " Le mariage des mineures ? " Une tradition qui n'a rien à voir avec le -religieux. " L'inégalité dans l'héritage ?" Le seul verset qui pose question sur ce sujet est celui de la fratrie, mais qu'il faut remettre dans le -contexte de l'époque : le frère touche le double de sa sœur, car elle est à sa charge financière. " Aujourd'hui, rappelle-t-elle, quelque 20 % des foyers marocains ont pour chef de famille une femme : " L'égalité dans -l'héritage est un peu le dernier tabou car elle touche au pouvoir économique des hommes. "

Régulièrement sur le devant de la scène au Maroc (mais aussi en Tunisie), la question de l'héritage soulève des débats houleux, voire haineux. " Dès que l'on touche à la place des femmes dans l'islam, cela provoque un tollé, comme si elles étaient le dernier bastion de l'identité musulmane, regrette Mme  Lamrabet. Il n'y a pas de véritable débat, c'est ce qui crée cette fracture -sociale préoccupante au sein de la société marocaine. " Le Centre des études -féminines en islam se faisait justement fort d'organiser des colloques et des réunions ouverts à tous.

Cette passion de la théologie n'était pas forcément une vocation pour la médecin native de Rabat. " C'est d'abord venu d'une quête de sens très personnelle, reconnaît-elle. Je suis musulmane et je me demandais pourquoi il était plus difficile de vivre en islam pour une femme que pour un homme. " Asma Lamrabet a alors une trentaine d'années. Elle vient de terminer ses études de médecine, s'inscrit dans une démarche scientifique et rationnelle. C'est donc naturellement qu'elle se tourne vers les textes, la source.

A la même époque, son mariage avec un -diplomate la conduit en Amérique latine, où elle découvre la théologie de la libération, ce mouvement qui prône l'engagement de l'Eglise catholique auprès des plus pauvres. " Ça a été un déclic, reconnaît-elle aujourd'hui, de voir que certains avaient, à partir du christianisme, réussi à construire une véritable -liberté spirituelle. "

Elle restera onze ans en Amérique latine, où elle continuera de pratiquer la médecine comme bénévole, avant de rentrer au Maroc en  2004. Mère d'un garçon, elle écrit ses premiers ouvrages au début des années 2000 – son premier livre, Musulmane tout simplement (Tawhid), paraît en France en  2002 –, qui connaissent un vrai succès. " Je voulais proposer une troisième voie, entre conservatisme et rejet de la religion, explique-t-elle. Mes proches ont d'abord été un peu surpris, puis ils m'ont dit que c'était intéressant. Je crois que cela a fonctionné car la majorité silencieuse des musulmans au Maroc est dans ce cas-là : ils sont nés, ont grandi dans cette lecture traditionaliste du Coran, et n'ont jamais eu d'alternative. Il ne s'agit pas de convertir qui que ce soit, mais de montrer que la foi n'est pas un frein à l'émancipation ni à la liberté. "

Asma Lamrabet pointe du doigt les théologiens traditionalistes, " qui ont un pouvoir très important auprès de la population et refusent tout ce qui pourrait déranger leurs pouvoirs -religieux et politiques " ; ces notables " qui véhiculent un islam de peur et de résistance, plus que de spiritualité et d'épanouissement ". Au milieu d'eux, sans diplôme en sciences islamiques, elle était " une intruse "." Pour eux, j'étais plus dangereuse que les féministes laïques, car je pars de l'intérieur du discours religieux ", -raconte-t-elle.

Son succès en fait une invitée régulière de conférences internationales sur le féminisme et l'islam, notamment en Europe. Elle se dit toutefois déçue par la France, qui a, selon elle, raté l'occasion de construire un cursus académique de qualité sur l'islam : " Il y a en France une certaine vision de la laïcité qui provoque une crispation. On se focalise sur les questions identitaires, ce qui empêche les débats de fond. Les musulmans engagés sur ces questions se sont d'ailleurs tournés vers le militantisme et non vers le travail académique. "

… Elle décline toutefois -régulièrement des invitations dans l'Hexagone. " Je n'ai pas envie qu'on réduise dix-huit ans de travail à mon voile ", explique-t-elle, avant de poursuivre : " Je comprends les questions que l'islam pose en France, mais il y a actuellement une absence de communication qui est terrible. Les femmes musulmanes sont freinées car rejetées par un certain système français qui les repousse vers leur identité. Elles sont comme prises en étau. Dans le même temps, et il faudrait savoir le reconnaître, un vrai travail d'autocritique doit se faire au sein de cette même communauté -musulmane. " Asma Lamrabet estime toutefois qu'" une nouvelle génération y voit un peu plus clair ", tentant d'allier islam et combat pour l'émancipation des femmes en sortant des préjugés. " En réalité, il est question de droit et de justice, pas de religion ", note la théologienne.

Au-delà de la France, il y a dans le monde un intérêt, une demande de réflexion sur la -réforme de l'islam, même si ce travail académique reste minoritaire et élitiste, reconnaît-elle. " Ces cinq dernières années, des colloques, des formations ont eu lieu alors qu'il y a dix ou quinze ans, on n'en entendait pas parler. " Elle-même va poursuivre son travail. Elle a reçu plusieurs propositions d'universités européennes pour venir enseigner, mais elle a surtout envie de continuer à écrire, sur l'éthique en religion notamment. Asma Lamrabet garde une forme de tristesse après ce départ forcé de la Rabita des oulémas, alors elle se le répète : " Dans l'histoire des religions, les réformistes n'ont jamais été sous la coupe d'une institution, ils sont restés des penseurs libres.

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Note de lecture :

J'ai partagé cet article car il pose selon moi la question : peut-on réécrire une religion. Car je reste convaincu que les religions ont été créées par l'Homme dans des buts bien précis et pour des raisons bien précises et qu'en relisant une religion ce sont ces raisons et ces buts qui sont battus en brèches. La laïcité est la seule façon d’aborder la société civile même si le besoin de spiritualité dans la réflexion conduit à une religiosité de cette réflexion et de la pensée.

 

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Au Kenya, une petite " république de femmes "

Marion Douet © Le Monde 19 mai 2018

Depuis vingt-cinq ans, des victimes de violences machistes ont créé des villages dont les hommes sont bannis

Une dizaine de huttes de bois et de plastique se dressent au milieu d'une plaine aride, souvent visitée la nuit par les éléphants et les léopards : pour beaucoup, le village de Mopukori serait hostile. Pour elles, c'est un havre de paix. " Nous sommes très heureuses de vivre ici parce que nous sommes libres. Personne n'est là pour nous imposer des restrictions, nous avons le pouvoir ", sourit Nepi Lelegweny. Regard tranquille, dents du bonheur, elle est la doyenne du village, du haut de ses 42  ans. Autour d'elle se sont rassemblées à l'ombre d'un grand acacia quelques-unes des vingt-six femmes qui forment cette communauté atypique.

Il y a vingt-cinq ans, quelques pionnières ont fondé ce village à quelques kilomètres de la bourgade d'Archers Post, à plus de 300  kilomètres au nord de Nairobi, pour fuir le sort que leur réservait leur propre communauté. Comme leurs cousins masai, les Samburu pratiquent l'excision comme préalable au mariage, traditionnellement arrangé dès le plus jeune âge. Dans cette région pauvre et isolée, les jeunes filles quittent très tôt l'école – l'anglais et le swahili, enseignés dès le primaire au Kenya, ne sont presque pas parlés dans le village. Les femmes sont réduites à leur rôle de mère et très peu considérées. Au sein des foyers, racontent-elles, les violences sont banales.

" Je ne veux pas qu'il revienne "

Une fatalité que les habitantes de Mopukori ont décidé de briser. Jernesa Lekiloi est la dernière arrivée. En octobre 2017, cette mère âgée de " presque 28  ans " a quitté son mari, son foyer et son village, à plus de 40  kilomètres de là. Elle avait entendu parler d'un refuge pour les femmes. " Nous sommes venus à pied, moi et mes cinq enfants. Cela a pris deux semaines car il fallait porter les plus petits, faire des haltes, raconte cette femme au visage enfantin.  J'étais mariée à un homme très violent, qui buvait beaucoup. Nous avons eu jusqu'à 300  chèvres, mais il a tout vendu pour acheter de l'alcool. Je ne veux surtout pas qu'il revienne, il me battrait encore. "

La présence des hommes est tolérée dans le village. Ils sont une dizaine, principalement des fils de résidentes devenus adultes, à vivre à Mopukori. Les pères sont autorisés à venir voir leurs enfants, les " petits amis " à rendre visite, parfois à rester dormir. La règle est stricte : seules les femmes décident qui a droit de cité.

Celles-ci ont des raisons pragmatiques d'accepter la présence masculine : elle les aide à assurer leur sécurité. " Nous sommes organisés pour faire des rondes. Un premier groupe tourne jusqu'à minuit, le deuxième veille jusqu'au matin ", explique Bruce Lenasio, le fils de Mary, l'une des plus anciennes membres de la communauté. Il se montre fier de ce rôle emprunté à la tradition des morans, ces jeunes " guerriers " chargés de protéger le bétail et le village.

Après la tombée de la nuit, lorsque Mopukori, sans électricité, est plongé dans le noir et le silence, la faune sauvage est la plus grande menace. Une semaine plus tôt, un éléphant a franchi la clôture d'épineux qui entoure le village. Parfois, les habitantes doivent aussi se protéger de la colère et de la brutalité des hommes. " Il y a peu de temps, mon petit ami est venu. Il voulait rester dormir, mais je n'étais pas d'accord car il avait bu. Nous l'avons chassé ", raconte Nasileen Letapo, 32  ans et trois garçons.

L'autonomie de la communauté passe aussi par l'indépendance financière. Mopukori vit, comme n'importe quel village samburu, de l'élevage du bétail – même si le troupeau s'est réduit à quatre chèvres depuis la rude sécheresse de 2017 – et de la culture de petites parcelles arrachées à la plaine sèche et sablonneuse. Les femmes vendent aussi leurs colliers de perles aux touristes qui sillonnent les parcs naturels alentour. Chaque shilling économisé permet de lancer une petite activité, de revente ou de confection, pour rapporter un peu plus d'argent. Un rôle traditionnellement dévolu aux hommes, mais qui semble aujourd'hui évident aux résidentes de Mopukori.

A Archers Post, une telle inversion des règles ne réjouit pas tout le monde. Dans cette bourgade poussiéreuse qui s'étend le long de la route nationale, les hommes sont partagés entre tolérance, indifférence et rejet. " Ce n'est pas acceptable, ces femmes combattent notre communauté ", gronde John Lemasa, en démarrant sa lourde moto blanche.

Un peu plus loin, le pasteur, Julius Lelesit, est bien embêté : " Je les autorise à venir à l'église, mais en tant qu'homme de Dieu, je me dois de leur rappeler que l'homme et la femme doivent vivre ensemble. " Et cette figure tutélaire d'ajouter, sans trop y croire, à l'évocation des violences subies : " Nous avons pourtant un conseil chargé de résoudre les problèmes au sein des familles… "

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Le lent déclin de l'excision

Dans la capitale, Nairobi, ces quelques villages samburu ne sont que vaguement connus. Personne ne peut dire combien il en existe à l'échelle nationale. " Il y en a très peu, ce sont des initiatives privées ou des projets d'ONG ", affirme sans plus de chiffres Wangechi Wachira, qui dirige le Centre for Rights Education and Awareness (CREAW), une association de lutte pour les droits des femmes. Pour elle, " c'est à l'Etat de prendre en charge ces survivantes, la loi prévoit d'ailleurs de créer des refuges, et nous allons continuer de nous battre pour que cela soit fait ".

Une loi de 2015 contre les violences domestiques devait en effet permettre la création de structures d'accueil à travers tout le pays. Un processus complexe dont les modalités sont encore mal définies, admet-on au sein de la Commission nationale du genre, chargée de conseiller l'Etat sur ces questions. Et d'autant plus laborieux qu'il dépend de la volonté politique et des ressources publiques.

Le Parlement kényan a également adopté, en  2011, une loi interdisant les mutilations génitales. Si une médecin de Machakos (au sud-est de Nairobi) a demandé devant la justice, en janvier, l'annulation de ce texte qu'elle juge discriminatoire à l'égard des femmes souhaitant respecter les rites – une audience doit avoir lieu prochainement devant la Haute Cour de Machakos sur ce dossier –, l'excision est de moins en moins pratiquée, remplacée par une cérémonie symbolique, ou tout simplement bannie.

18051904_4KENYA+X1P2_oriLes chiffres chutent lentement : actuellement, 20 % des femmes sont excisées, contre 30 % au début des années 2000. Mais de grandes disparités existent entre zones urbaines et rurales. " Certains villages sont tellement isolés que la loi n'y est même pas connue ", note Wangechi Wachira.

Au milieu de la plaine de Mopukori, Nepi confirme : " Avant, aucune femme ne pouvait être mariée sans être “coupée” ; maintenant, c'est peut-être une sur cinq, celles qui viennent de l'intérieur - du pays - ", dit-elle. Bon ou mauvais signe, les arrivées n'ont pas cessé et incitent Mary, la mère de Bruce, à réunir l'argent nécessaire pour construire un nouveau village. Sans attendre l'ouverture des refuges de l'Etat, dont elle n'a jamais entendu parler.

 

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C'est très narcissique de croire que le djihadisme en France est lié à la laïcité ou à l'urbanisme

ENTRETIEN. Hugo Micheron, chercheur à l'ENS et spécialiste du djihadisme, met en garde contre les analyses trop dogmatiques de la radicalisation.

Propos recueillis par
Publié le 17/05/2018 à 11:12 | Le Point.fr

Il en va des théories sur la radicalisation comme des modes, à chaque saison sa nouvelle collection. Au lendemain de l'attentat au couteau qui a fait un mort dans le quartier de l'Opéra à Paris samedi 12 mai, certains défendent l'idée que les terroristes seraient influencés par un environnement urbain « djihadogène », d'autres présentent les soldats autoproclamés de Daech comme des « déséquilibrés » ou de simples « loups solitaires »...

Si toutes ces lectures ne sont pas fausses et incompatibles entre elles (les terroristes parfaitement équilibrés sont assez rares), elles ne suffisent pas à expliquer les phénomènes de passage à l'acte chez les jeunes radicaux, souvent inspirés par un islam rigoriste dont l'implantation progresse en France. Hugo Micheron, chercheur à l'ENS et spécialiste du djihadisme français, nous explique pourquoi il est urgent de prendre ses distances avec les analyses teintées d'idéologie pour combattre efficacement ce phénomène.

Le Point : Où en est le phénomène djihadiste en France ?

Hugo Micheron : Le logiciel djihadiste consiste à démultiplier les attaques dans l'espace et dans le temps pour nous faire croire que nous pourrions être touchés n'importe quand et n'importe où. Mais il ne faut pas tomber dans le piège en cultivant un sentiment de survulnérabilité. La réaction de l'État a été très puissante, des filières ont été démantelées. L'heure est à la recomposition des forces. Sur les trente dernières années, il y a toujours eu du djihadisme en France, simplement le phénomène a changé d'échelle avec Daech. En Bosnie dans les années 90, il y avait une douzaine de djihadistes français. En Irak quelques années plus tard, ils étaient 80. Et en Syrie entre 2014 et 2016, il y avait plus de 2 000 djihadistes français... La vraie question que l'on doit se poser est : « Que se passe-t-il en dehors des périodes de guerre et d'attentats ? » Comment se fait-il qu'un certain nombre de réseaux préexistant à Daech aient été canalisés vers la Syrie lors de la proclamation de l'État islamique ? Certains quartiers, très touchés par les départs en Syrie, font partie d'un dispositif large et mondialisé. Il ne sera pas possible de combattre cette logique sans un diagnostic éclairé sur la situation.

L'approche socio-économique est trop limitée ?

Oui. On ne peut pas mettre de signe égal entre discrimination et djihad, c'est un discours dangereux ! C'est très narcissique de croire que le problème est lié aux spécificités françaises comme la laïcité ou une certaine forme d'urbanisme. Certains croient que la laïcité serait le problème. Dans ce cas, comment expliquer qu'il y ait eu 100 départs de Molenbeek qui, je le rappelle, se trouve en Belgique où la laïcité n'est pas le principe régulateur ? À l'inverse, regardez Marseille, il n'y a eu aucun départ des quartiers nord, qui sont pourtant très ségrégés économiquement – ce qui ne veut pas dire que la situation n'est pas préoccupante sur place non plus. Cette explication est insatisfaisante, car elle n'explique rien. Et si on étudie les phénomènes de départs vers la Syrie en détail, elle ne tient pas la route. Comment expliquer que certains quartiers ont fourni beaucoup de combattants alors que d'autres à sociologie comparable aucun ? Le djihad n'est pas présent partout et le risque n'est pas permanent.

Regardez Marseille, il n'y a eu aucun départ des quartiers nord, qui sont pourtant très ségrégés économiquement

En réalité, les zones touchées par les départs sont celles où un activisme djihadiste a préparé le terrain. Tous les pays de l'UE ont été touchés. Mais en regardant plus en détail, on remarque que quatre pays totalisent 80 % des départs : France, Allemagne, Grande-Bretagne et Belgique, cette dernière étant la moins touchée en nombre, mais la plus touchée par rapport à la population totale. Regardons maintenant plus en détail : la France a fourni 40 % des départs européens. Tous les départements ont été touchés par des départs. Mais une quinzaine de zones ont fourni l'essentiel des forces. En zoomant encore un peu plus, on voit que cela s'articule à l'échelle d'un quartier, voire d'un immeuble. En fait, il y a toujours un maillage d'individus autour d'un centre physique ou symbolique.

Donc si on vous suit, le djihadisme prospère effectivement sur un terreau social, mais il ne peut exister sans un prosélytisme et des réseaux structurés ?

Cette forme d'activisme djhadisant existe depuis une dizaine d'années. On ne peut pas comparer Lunel et Trappes, pourtant toutes deux surnommées « capitales du djihad »... Trappes est une ville où la drogue est très présente, avec une faible mixité sociale et des acteurs islamistes bien implantés comme des anciens du GIA (Groupe islamique armé, NDLR). Lunel n'a rien à voir avec ce tableau : il s'agit d'une ville dortoir en milieu rural. Beaucoup de combattants de Lunel sont en réalité partis des villages alentours, villages dans lesquels ils s'estimaient parfaitement intégrés et à l'abri du racisme, comme je l'ai découvert auprès de certain d'entre eux en prison... Sur le plan religieux, Trappes et Lunel n'appartiennent pas non plus aux mêmes réseaux. Contrairement à Trappes, le salafisme est très peu présent à Lunel qui est plutôt travaillé par les Frères musulmans et les Tablighs.

Vous dénoncez dites-vous une « lecture narcissique » de la radicalisation...

Les discussions sur la radicalisation butent toujours sur le même écueil : on se persuade que tout cela n'existe qu'en France, alors que le même phénomène se joue en Europe et dans le monde arabe. Il y a aujourd'hui une guerre idéologique à l'intérieur de l'islam dont les musulmans sont les premières victimes. L'approche française joue trop souvent la carte de la surpsychologisation ou de la dérive sectaire, il est vain de dire que les attentats sont le fait de quelques fous, alors même que Daech démontrait sa capacité d'entreprise sur ces questions-là ! C'est une manière de ne pas vouloir analyser le problème.

Pour comprendre ce qui se passe, il faut nous confronter à des terrains que l'on connaît mal. Certains nous disent que l'on ne devrait pas entrer dans la complexité de ce sujet au prétexte que cela alimenterait les mouvements identitaires et ferait monter les tensions. Je défends l'idée inverse. On a été paralysé pendant quinze ans au motif que cela ferait monter l'extrême droite, c'est absurde. La nécessité actuelle est de produire un diagnostic qui fasse consensus. L'absence de diagnostic est précisément ce qui a poussé l'État à bricoler des solutions absurdes comme les centres de déradicalisation pendant les attentats.

Le djihad tchétchène a été particulièrement virulent à la fin des années 90. Les djihadistes qui faisaient la guerre contre l'armée russe se cachaient parmi la population, qui est alors bombardée par l'aviation russe. C'est sur les ruines des Grozny que les djihadistes tchétchènes recrutent en masse... Ils acquièrent une stature de vétérans. Parmi les 80 Français djihadistes de retour de Syrie et d'Irak que j'ai pu rencontrer, beaucoup racontent qu'ils ont été formés par des djihadistes tchétchènes ou russes. Omar El Tchétchéni constituait l'équivalent du ministre de la Défense de Daech. Les frères Kouachi fantasmaient sur le djihad tchétchène... Car derrière la Tchétchénie, il y a l'idée d'un passé djihadiste valeureux.

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14 mai 2018

La laïcité, c'est d'abord la liberté de conscience

© Le Monde 15 mai 2018

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Patrick Weil : né le 14 octobre 1956, est un politologue français. Engagé à de multiples reprises en faveur des droits des immigrés étant membre du Haut Conseil à l'intégration puis de la commission Stasi

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L'historien estime que la liberté de conscience de chacun, au cœur de la loi de 1905, est, aujourd'hui encore, le meilleur moyen de lutter contre la radicalisation religieuse

Ces dernières semaines, les affrontements sur la religion et la laïcité ont repris de plus belle. Le président de la République a demandé aux évêques de réveiller la flamme catholique, MM. Cazeneuve, Sarkozy, Valls, trois anciens ministres de l'intérieur – en charge des cultes –, ont pris la défense des juifs, un quatrième, M. Chevènement, celle des musulmans. Depuis plusieurs années déjà s'affrontent les partisans de la laïcité dite " ouverte " et ceux de la laïcité " tout court ". Tous sont cependant d'accord sur un point : l'important dans la laïcité, ce serait la séparation des Eglises et de l'Etat, qui crée dans la République une distinction des espaces. Les uns disent : " Seul l'espace de l'Etat est neutre, on peut manifester ailleurs ses convictions spirituelles librement, tout va bien. " Les autres répliquent : " C'est exact mais tout va mal, car cela laisse la place à la radicalisation religieuse. "

Eh bien, ces coupeurs de laïcité en deux, en trois ou en quatre ont tous tort et c'est dramatique. Nous vivons une époque où les hommes et les femmes de bonne volonté de ce pays, ne sachant plus comment conjurer les préjugés, les violences et les crimes qui se perpétuent sous le prétexte de la religion, appellent au secours et on ne leur offre que la différence et la séparation. Or cette union de tous les Français, non-croyants et croyants, est urgente. Eh bien, elle est là, possible, à portée d'une lecture précise et informée de la loi de 1905, contre ses ignorants.

D'abord, la loi a été pensée dès l'origine comme universelle, s'appliquant à la métropole et à l'Algérie, aux croyants de toutes confessions, chrétiens, juifs, musulmans, et bien sûr aux non-croyants. Ensuite, dans la laïcité, la séparation n'est qu'un instrument au service d'un principe fondateur, la liberté individuelle de conscience qui irrigue chacun des articles de la loi. Pour faire prévaloir partout cette liberté de conscience, l'article  31 de la loi dispose que toute personne qui exercerait des pressions sur autrui, soit pour le contraindre à pratiquer un culte, soit pour l'en empêcher, est passible d'amende, voire de prison. Ignoré par les autorités d'hier et d'aujourd'hui, cet article incarne pourtant, par sa vertu pédagogique, l'esprit libérateur et protecteur de la laïcité, qui permettrait à tous les Français de se comprendre et de se rassembler.

Bien sûr, en  1905, quand l'Etat est séparé des Eglises, c'est un moment de rupture, parfois un traumatisme. Mais s'il devient indépendant et neutre, c'est avec un objectif intemporel et universel, pour garantir notre liberté de conscience, pour que, non dominé par une religion ou par l'antireligion, il ne puisse faire pression sur nous, citoyens. A ses côtés se tiennent les lieux de culte où les préceptes religieux prévalent, le domicile où chacun fait sa loi, l'espace public, enfin, libre, divers et souvent objet de toutes les contestations, ainsi distingués pour assurer cette liberté.

Vertu pédagogique

Toutefois, afin de partout protéger cette liberté, la loi prévoit une sanction pénale contre toute personne qui, par des pressions, chantages, violences ou menaces, aura déterminé autrui " à exercer ou à s'abstenir d'exercer un culte ". Le culte, c'est la faculté pour chacun de manifester sa croyance de façon extérieure – c'est-à-dire visible d'autrui – par des actes comme le port de signes, des rites ou des cérémonies. Forcer à pratiquer un culte ou empêcher de le pratiquer, c'est porter atteinte à la liberté de conscience définie comme " la faculté pour chaque individu d'admettre ou de repousser, dans son for intérieur, telle ou telle croyance religieuse ".

Cet article, plus jamais appliqué, pourrait l'être : les pressions existent dans un sens ou dans l'autre et c'est le devoir de l'Etat de protéger les citoyens. Mais il a surtout immédiatement une vertu pédagogique. Quand il m'arrive d'aller parler à des élèves d'un collège ou d'un lycée, je peux leur dire : " Avant tout, vous avez une liberté de conscience. Vos parents vous ont transmis des valeurs, vous en avez hérité. Après, c'est à vous de faire votre chemin dans la liberté complète de votre conscience. Car la loi vous protège. " Il faut que chaque enfant prenne conscience de son droit à une liberté intérieure par rapport à la vie, la mort, l'existence ou pas de Dieu et son appartenance ou non à une religion. Il peut comprendre immédiatement que cette liberté a pour contrepartie la liberté intérieure des autres.

De cette laïcité, non plus contrainte, mais proclamation d'une liberté individuelle, découlent au moins deux conséquences : d'abord, chaque jeune peut comprendre que, hors des espaces déjà régulés – l'Etat, le domicile ou le lieu de culte – dans l'espace public, sa sœur, son frère, ses copains ou ses voisins ne partageant pas toujours la même idée de la religion, il doit faire des compromis. Avant 1905, les cloches sonnaient l'appel de chaque messe. Les oreilles des athées souffraient. Dorénavant, elles sonnent le plus souvent les dimanches et les jours de fête et de cérémonie. Sur tous les sujets où chacun a le droit d'avoir une position différente – par exemple pour les repas dans les cantines scolaires –, il faut et on peut trouver des compromis dans le respect de chacun.

Surtout, la garantie de la liberté de conscience implique que chacun se sente chez lui spontanément dans la communauté nationale. Sinon, il n'y a pas de libre choix. Chaque Français se sent sans conteste citoyen de son pays, faisant pleinement partie de l'histoire de France. Après, il peut se rattacher à une religion ou pas, c'est son choix individuel. Or, certains compatriotes de culture juive, hindoue, mais surtout musulmane sont trop souvent d'abord perçus dans un seul lien à la religion. On ne les voit pas d'abord comme des compatriotes, et donc, aux yeux des autres, ils n'ont pas cette liberté d'être simplement des citoyens. C'est pourtant comme cela que les voyaient les parlementaires ayant voté la loi de 1905. Le législateur n'avait pas fait d'exception ni pour l'islam ni pour l'Algérie. Il avait d'emblée adopté une loi à portée universelle et c'est ce message qu'il faut retenir et transmettre aujourd'hui.

A la radicalité religieuse, il faut donc sans doute moins répondre par l'apprentissage des sciences que par l'appartenance radicale de chaque citoyen à l'histoire de France et par la radicalité de la liberté de conscience. Un peu comme la non-assistance à personne en danger pénalement répréhensible est devenue, inversée, un réflexe éthique de chaque citoyen, le caractère pénal de toute atteinte à la liberté de conscience a surtout une vertu éducative et une fonction libératrice. Il permet d'enseigner la laïcité clairement et simplement, comme une liberté si importante que la République institue comme un droit naturel. Celui-ci doit devenir un soubassement commun à tous les citoyens, les croyants et les non-croyants, ensemble et à égalité.

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Kamel Daoud - Où l'avion est un don de Dieu

Le monde dit arabe tente de masquer sa dépendance technologique aux smartphones et autres Facebook en effaçant toute trace de l'Occident de son quotidien.

Par Kamel Daoud

Publié le 10/05/2018 à 15:06 | Le Point

Dans un avion d'Air Algérie, direction Barcelone. Le vol commence sur trois cris « Allahou akbar ! », lancés, juste avant le décollage, par le pilote qui se fendra d'une prière, dite celle du Voyageur dans le rituel. Une phrase reste dans les oreilles étonnées du chroniqueur : « Nous remercions Dieu qui nous a soumis cet avion. » À méditer : la modernité, celle des technologies de l'Occident, est vue comme le don d'un Dieu qui « nous l'a soumis ». Pas comme quelque chose dont nous maîtrisons la généalogie et la passion.

Enfant, on répétait au chroniqueur que « Dieu a donné la vie ici-bas aux Occidentaux, et, à nous, il garde le paradis au-delà ». De quoi s'asseoir à vie ou pour plusieurs générations. C'est aussi l'un des classiques de l'humour corrosif du monde dit arabe contre les islamistes et leurs chouyoukhs : ces prêcheurs hurlent à la fin de l'Occident, le maudissent entre les cinq prières, l'accusent d'être le diable et le mal, le contre-Dieu et le corps du vice et de la licence, mais ils usent de « son » téléphone, de l'avion qu'il a inventé, du haut-parleur, du climatiseur, du Facebook « juif » et des médicaments et autres vaccins. Dans une scène sur YouTube, un cercle d'hystériques casse des guitares aux cris d'« Allahou akbar ! », hurlant à la destruction des « flûtes de Satan » et de l'Occident mais le tout filmé avec un smartphone « occidental ». C'est un peu le cas de tout ce monde traversé par l'angoisse de la modernité, l'humiliation de ne pas être le père de la machine à vapeur et des machines plus lourdes que l'air, impuissant à résoudre le paradoxe supposé entre la modernité et les racines.

Désoccidentalisation

Du coup, pour répondre à cet inconfort majeur du monde dit musulman, on répond souvent par ces discrètes et tenaces entreprises de désoccidentalisation, au quotidien. C'est-à-dire effacer les traces de l'Occident en soi, sur soi, son corps et son espace. Cela peut s'exprimer par ces affiches financées par les cercles conservateurs, chaque année, appelant les Algériens à ne pas fêter Noël ou le nouvel an, « car ce sont des fêtes d'impies ». La désoccidentalisation est une propagande insistante et agressive : tout ce qui est fêtes, démocratie, valeurs féministes, jours fériés, habitudes culinaires est jugé à travers cette inquisition permanente.

Elle touche jusqu'au désordre du vêtement : la tenue « islamiste » en est l'illustration étonnante. Vêtements amples, chéchia sur la tête, turban ou voile « masculin » sous forme d'un foulard orthodoxe et surtout pantalons courts. « Ce qui du vêtement inférieur dépasse les chevilles sera dans le feu », explique un hadith. Du coup, on raccourcit le tissu, pour éviter l'« orgueil ». On use de parfums « musk » venant d'Arabie et on use du siwak, une racine, pour remplacer le dentifrice, on mange par terre comme aux temps anciens et bénis et certaines enseignes de pharmacie ont même remplacé le caducée par un croissant, jugeant le serpent d'Hermès comme un symbole étranger. Sauf que ce purisme s'accompagne du malaise de vivre en addict des technologies de l'Occident. On se promet des paradis d'alanguissement, mais on use du confort ici-bas.

L'identité comme rejet

Cette entreprise d'effacement de l'Occident en soi est un lieu d'enquête sur le corps, l'identité, le rapport à la modernité et à l'altérité au Sud. C'est le lieu même des contradictions insupportables du monde dit arabe ou musulman et qui y répond parfois par la caricature, le déni, le rejet, le repli sur soi ou la quête désordonnée des signes de son empire défunt, sinon la violence. On éprouve, vis-à-vis de l'Occident, à la fois l'attirance et le refus, l'insupportable dépendance et l'envie chaotique et floue de s'en démarquer, même par des gesticulations risibles. On y prétexte l'identité et le religieux, mais il s'agit surtout d'une proximité encore sans solution apaisée. Car l'islamiste fera campagne contre Noël mais jamais contre les fêtes du nouvel an chinois qui sont célébrées dans son pays. On prêche l'identité juste comme rejet de l'Occident et pas comme affirmation de soi et des siens. On pilote l'avion mais avec la certitude que c'est un don de Dieu, un butin arraché à l'Occident ennemi. On détourne le sens de la modernité, quitte à vivre le ridicule d'être un pilote imam.

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Contribution au blog de notre frère S.

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Fake news : tous une part de responsabilité !

13 mai 2018, 21:52 CEST

Auteur : Arnaud Mercier Professeur en Information-Communication à l’Institut Français de presse, Université Paris 2 Panthéon-Assas

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Définir les fake news

Le Collins Dictionary en a fait son mot de l’année 2017 en définissant une fake news comme « une information fausse, souvent sensationnelle, diffusée sous le couvert de reportages ». Mais si on veut traduire en français la nuance entre « false » et « fake », il vaut mieux éviter de parler de « fausses nouvelles » – notion ancienne et usuelle, reconnue légalement dans l’inusable loi française sur la presse de 1881 –, mais parler plutôt d’informations falsifiées, d’informations forgées. Elles sont « journalisées », c’est-à-dire conçues pour ressembler à des informations telles que les journalistes les produisent, alors même que les producteurs de fake news sont pourtant très critiques vis-à-vis des médias voire franchement hostiles aux journalistes, souvent insultés par le terme « journalopes ».

Ces créations d’informations falsifiées prennent des formes variées : détournement d’images ou de vidéos pour leur faire illustrer un fait ou un pseudo fait qui n’a rien à voir ; usages de faux comptes pour mettre sous la plume d’une personnalité des propos qu’elle n’a jamais défendus ; « défacement » d’un site d’information avec création d’une adresse URL ressemblante pour publier une information sous le nom d’un journal existant et dans une mise en page trompeuse car hyper-ressemblante ; rédaction de pseudo articles publiés sur des blogs peu crédibles et souvent complotistes qui véhiculent des rumeurs sordides ; création de faux documents censés faire preuve, republiés sur les comptes de réseaux socionumériques grâce à l’appui de bots qui automatisent et massifient artificiellement la viralité des messages.

Cette notion de fake news est en lien étroit avec une autre notion qui a connu aussi une éclosion spectaculaire en 2016, celle de post-vérité que nous avons déjà eu à définir. Le Oxford Dictionary proclama, d’ailleurs, le terme « post-truth » mot de l’année 2016 en le définissant ainsi : « Un adjectif se rapportant ou indiquant des circonstances dans lesquelles des faits objectifs influencent moins l’opinion publique que l’appel à l’émotion et à la croyance personnelle. » Et la rédactrice en chef du Guardian, Katharine Viner, encore sous le choc de la victoire du « Leave » au référendum britannique, acquise lors d’une campagne particulièrement mensongère, déplorait, en juillet 2016, que « à l’ère de la politique post-vérité, un mensonge péremptoire peut devenir roi ». (…)

La psychologie plus ou moins complotiste de certains, la propension à la crédulité telle que l’analyse le sociologue Gérald Bronner, sont si ancrées chez certains, que le fait que des sachants fassent un travail de vérification des faits et cherchent à rétablir des vérités contre les rumeurs, devient chez eux la preuve ultime que le mensonge est véridique, car « le système » se défend, cherche à étouffer l’affaire, à nier la réalité, etc.

Quand le rétablissement de la vérité des faits est la preuve ultime du bien-fondé du mensonge, alors il n’y a plus de débat démocratique possible.

Car le débat démocratique est normalement régi par des règles de la conversation établies par le philosophe du langage britannique Paul Grice : les « maximes conversationnelles » qui fondent la civilité et le vivre ensemble. L’échange conversationnel repose, entre autres, sur un principe de coopération réciproque selon lequel les interlocuteurs s’engagent à reconnaître l’autre comme un partenaire légitime afin de favoriser la poursuite de l’échange.

Faire d’un « sachant » exerçant sa fonction sociale un défenseur d’un « système » fantasmé revient à lui nier toute légitimité à s’exprimer. Le dialogue est aussi implicitement régi par un principe de qualité, dit Grice. Il pourrait se résumer ainsi : ne dites pas ce que vous n’avez pas de raisons suffisantes de considérer comme vrai ou encore : n’affirmez pas ce pour quoi vous n’avez pas suffisamment de preuves. Or si on peut débattre légitimement de l’interprétation des faits, de l’angle sous lequel on peut voir la réalité, la base d’une saine discussion démocratique est de s’entendre sur la matérialité de certains faits avérés.

Un étudiant a-t-il été grièvement blessé, « la tête complètement explosée », « dans le coma », lors de l’évacuation par la police du site de Tolbiac de l’université Paris1 le 20 avril 2018 ? Si oui, est-ce un simple accident ou est-ce le fruit d’un agissement de la police ? Si c’est le cas, est-ce qu’une charge a occasionné sans le vouloir un geste conduisant à l’accident ou est-ce le fruit d’une agression délibérée ? Si rien de tout ceci n’a existé, c’est donc un pur mensonge, une manipulation pour tenter de mobiliser d’autres étudiants, pour rallier des non grévistes à la cause.

Ce fut le cas, obligeant ensuite les sites militants qui avaient véhiculé cette fake news a rétropédaler honteusement.

Mais dans ce cas, il ne peut pas y avoir d’entre-deux indéfinissable : ce serait une rumeur colportée de bonne foi qui s’expliquerait par le choc émotionnel des grévistes délogés qui n’auraient fait qu’exagérer des cas de violence policière avérés. De même, si Charles Maurras, soutien inconditionnel de l’armée française, a justifié la fabrication d’une pièce compromettante contre le capitaine Dreyfus, en la nommant « faux patriotique », c’est bien au détriment de la matérialité des faits : si cette note est frauduleusement forgée de toutes pièces, alors elle n’a pas voix au chapitre dans l’arène judiciaire et le débat démocratique.

Voilà pourquoi la prolifération des fake news, grâce notamment aux réseaux socionumériques, doit être considérée comme un grave symptôme de délitement politique. Le symptôme d’une crise de confiance de nombreux gouvernés vis-à-vis de ceux qu’ils perçoivent comme des élites, des sachants, contre ceux qu’ils vivent comme leur donnant la leçon car prétendant établir les règles du débat démocratique sur la reconnaissance mutuelle de la véracité des faits.

D’où la célébration dans la bouche de certains, y compris de leaders politiques démagogiques, des « faits alternatifs » : façon de voir le monde qui entend s’exempter du principe de réalité au profit d’une fabrication de faits qui servent une cause, qui donnent à voir un fait qui n’existe pas mais pour mieux montrer une réalité trop peu visible pour le grand public qui a donc besoin « d’informations forgées », de fake news pour enfin crever les yeux de tous. La fake news, artifice obligé pour devenir outil d’éveil des consciences, en somme. La justesse d’une cause justifierait alors pleinement ces coups portés au principe de réalité.

Comment en est-on arrivé là ? Tous coupables (…)

Responsables, les politiciens de tout bord et de tous pays qui ont cru à l’ère de la communication reine que pour être élus ou pour arriver à ses fins, il suffisait juste de fabriquer des mensonges plus gros et plus sophistiqués. Comme l’invention pure et simple qu’il fallait intervenir en Irak à cause d’armes de destruction massive imaginaires, faisant de ces faux récits des armes de communication massive pour embobiner l’opinion publique.

Responsables, également, les « marchands de doute », tous ces communicants et lobbyistes qui foulent aux pieds les chartes éthiques de leur profession et sont prêts à tordre les faits, à nier les acquis de la science pour défendre les intérêts de leurs clients industriels. Comme, par exemple, nier les liens entre cancer et cigarettes (les fameux Tobacco papers). Ou encore nier les effets néfastes du glyphosate sur la santé humaine alors que des documents internes à la firme Monsanto montrent comment la multinationale a fait paraître des articles académiques coécrits par ses employés, mais signés par des scientifiques de renom acceptant des subventions du groupe pour cela. Tout ceci afin de contrer artificiellement les informations dénonçant la toxicité possible du glyphosate.

Responsables, aussi, les journalistes et les médias qui font mal leur travail, qui à coup de maladresses, de traitements dans l’urgence et sans recul, de mauvaise chasse au scoop, de vérifications insuffisantes, publient des informations erronées, et donc érodent la crédibilité de l’ensemble de la profession en contribuant à la malinformation. Y compris en digérant mal des publications scientifiques, via une vulgarisation hasardeuse.

Responsables, bien sûr, les plateformes de réseaux sociaux comme Facebook qui n’a jamais lutté spontanément contre les fake news. Elle a laissé s’installer une économie politique des fake news dont la firme tire profit. En effet, sur les réseaux socionumériques ces contenus sont plus partagés que ceux sérieux et avérés, au point que des petits malins peuvent gagner de l’argent en fabriquant ces contenus mensongers, comme ces étudiants macédoniens qui ont inondé Facebook de fake news pro-Trump juste pour arrondir leur fin de mois.

Responsables, également, les chercheurs en sciences sociales qui poussent jusqu’à l’absurde la théorie pourtant stimulante de la « construction sociale de la réalité » héritée de P. Berger et T. Luckmann. Ce qui aboutit à un relativisme consternant, où un corps inerte sans activité cérébrale et sans battement de cœur ne serait pas mort tant que cela ne viendrait pas à se savoir socialement, où il n’existerait aucune différence biologique objective de sexe, etc.

Responsables, ces sites d’information parodiques, comme le très drôle Gorafi ou The Onion, par exemple, qui à force de jouer avec les codes des énoncés journalistiques contribuent (malgré eux, certes) à créer une sorte de zone tampon entre l’information journalistique de qualité et les fake news. Une zone grise qui contribue à douter des informations en général : est-ce vrai ou bien s’agit-il d’une parodie ? (…)

Responsables, aussi, les puissances étrangères, telles la Russie ou la Corée du Nord, qui ont construit des usines à trolls pour inonder les pays de mensonges ou de messages payés, véritable stratégie informationnelle visant à polariser et à fracturer nos sociétés, afin de défendre leurs intérêts géopolitiques.

Responsables enfin, moi, toi, vous, nous, qui avons cédé un jour ou l’autre à la tentation de liker ou de partager un contenu douteux parce que « on ne sait jamais, c’est peut-être vrai », parce que « si c’est pas vrai c’est quand même rigolo », parce qu’on a cliqué sur le bouton partage sur la seule foi du titre, sans même ouvrir le lien ; parce que sous le choc de l’actualité (attentats par exemple) on est déboussolé, on perd ses réflexes critiques et on cède à la tentation du spectaculaire ou de l’émotionnel.

Tous coupables, donc, il revient à chacun d’agir et lutter sans relâche, chacun avec ses moyens, contre la société du doute, fumier sur lequel s’enracinent les fake news pestilentielles.

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Journée internationale des infirmières : hommage à Florence Nightingale

Comme chaque année depuis 1965 est célébrée le 12 mai la journée internationale des infirmières. Date retenue en hommage à Florence Nightingale, cette infirmière britannique née le 12 mai 1820, pionnière des soins infirmiers modernes.

Journée internationale des infirmières : c’est aujourd’hui !C’est dans les années 1840 que Florence Nightingale, intéressée par les questions sociales, décide de s’engager dans le soin des malades.

A l’époque, la profession d’infirmière n’est pas considérée comme appropriée pour une femme instruite, et ses parents désapprouvent donc son choix.

Mais après un voyage en Europe avec des amis de la famille, qui l’a conduit en Allemagne, Florence Nightingale y retourne l’année suivante et entreprend une formation de soignante pendant trois mois.

Cette formation lui permet de répondre, en 1853, à une offre d'emploi comme surveillante de l'Establishment for Gentlewomen.

 Nouvelles responsabilités

Pendant la guerre de Crimée (1853-1856), elle est chargée, par le ministre de la guerre, d’organiser l’introduction d’infirmières dans les hôpitaux militaires en Turquie. Elle gagne progressivement l’estime des médecins et des soldats, et sa mission s’avère être un succès.

Pour manifester la reconnaissance de la nation à son égard, une souscription nationale est organisée en novembre 1855, qui permet à Florence Nightingale d’œuvrer à la réforme des hôpitaux civils en Grande-Bretagne.

En novembre 1856, elle dirige la Commission royale pour la santé de l'armée chargée de la campagne d’amélioration de l’état sanitaire dans l’armée britannique.

Elle rédige un rapport incluant des statistiques détaillées, et devient, pour sa contribution aux statistiques de l'armée et aux statistiques comparatives des hôpitaux, la première femme à être élue membre de la Société Statistique.

Reconnaissance nationale

En 1860, grâce aux fonds récoltés lors de la souscription nationale, elle créée une école d’infirmières à Londres, qui devint un modèle du genre : Nightingale School and Home for Nurses at Saint Thomas' Hospital.

Les infirmières-stagiaires y reçoivent une formation pendant une année, principalement un travail pratique. Cette même année, son travail le plus connu, Notes on Nursing, qui établit des principes de soins, est publié.

A partir de 1872, elle consacre une attention plus particulière à l'organisation de l'école. Une fois formées, les infirmières sont envoyées dans les hôpitaux en Grande-Bretagne pour former à leur tour le personnel, et à l'étranger pour créer de nouvelles écoles de formation des soignantes sur le modèle de l'Ecole Nightingale.

Des écoles de formation

En 1864, elle met sur pied un système de soins à domicile, des maisons de naissance ou encore des hôpitaux pour les pauvres et les malades mentaux, puis fonde, en 1869 avec Elizabeth Blackwell, le Collège médical des femmes. En 1873, le Système Nightingale pour la formation des infirmières est adopté aux Etats-Unis.

En reconnaissance de son travail, la reine Victoria lui décerne en 1883 la Royal Red Cross. Florence Nightingale décède en 1910 à l’âge de 90 ans.

La Journée internationale des infirmières, créée à l’initiative du Conseil international des infirmières, est l’occasion pour la profession de réaffirmer son attachement à vouloir améliorer ses conditions de travail. Le 12 mai, est également la journée mondiale de la fibromyalgie, maladie que Florence Nightingale a développée à l’âge de 40 ans.

Laure Martin 12 mai 2016

Source : http://www.medarus.org/

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10 mai 2018

La radicalité des "âmes errantes"

Etudes – Revue de Culture Contemporaine – N° Mai 2018 : La radicalité des "âmes errantes" extrait d'un entretien avec Tobie Nathan

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Études est une revue mensuelle française de culture contemporaine fondée par les jésuites en 1856.

Tobie Nathan a eu vingt ans en 1968 et il a été de toutes les barricades. Devenu professeur de psychologie, il reçoit depuis quatre ans des jeunes en danger de radicalisation, tout en se souvenant de l'enfant juif chassé d'Égypte qu'il a été en 1957, avant d'arriver à Gennevilliers, une banlieue ouvrière, peuplée de migrants venus de partout. Dans Les âmes errantes, il croise les récits de sa vie et de celles de jeunes radicalisés. Chemin faisant, il dévoile les points aveugles d'une société confrontée à ses exclus.

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Au lycée, j'appartenais à des groupes anarchistes qui faisaient des pitreries dans la rue, à la manière des monômes d'étudiants. J'étais situationniste. (…) Comment faire surgir du sens dans un monde insignifiant ? On abordait les passants en leur posant des questions incongrues qui les faisaient immédiatement réagir.

J'étais alors en première dans la section mathématique. Cette année-là, je suis tombé assez gravement malade. On ne savait pas ce que j'avais… Les médecins ont fini par diagnostiquer une sorte de typhoïde bizarre et je ne suis pas allé au lycée pendant deux mois. Une métamorphose s'est alors opérée en moi, sans doute du fait de la maladie : j'étais entré matheux dans la maladie, j'en suis sorti philosophe. Il faut dire qu'à quatorze ans, j'avais déjà lu Freud, parce qu'il écrivait sur la sexualité qui intéresse tous les adolescents ; mais, durant cette maladie, j'ai dévoré toutes sortes d'ouvrages.

(…) Or, si mes parents, chassés d'Égypte après ce qu'on a appelé « l'affaire de Suez », ont choisi d'émigrer en France plutôt qu'en Israël, aux États-Unis ou ailleurs, c'était pour que leurs enfants fassent de bonnes études. Je ne répondais pas à ce qu'elle attendait de moi. Elle m'en a voulu pendant assez longtemps.

(…)  J'étais à la recherche éperdue d'un nouveau monde. Je voulais faire partie d'une Humanité unifiée, ne plus être seulement un Juif, un étranger, un migrant ; ne plus être assigné à une place, mais solidaire de tous les exclus. Après le Bac, je suis arrivé à la Sorbonne en sociologie, un domaine qui me semblait correspondre à mes attentes, et je m'y suis prodigieusement ennuyé. Comme je fais partie de la génération du baby-boom, nous nous sommes retrouvés deux mille dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. Il y avait là, réunis tous ensemble, les étudiants de psycho, de socio et de philo. S'il s'agissait d'organiser la « chienlit », si l'on souhaitait nous pousser dans la rue, c'était exactement ce qu'il fallait faire ! On voyait à peine le professeur qui ânonnait son cours sans lever les yeux, pensant intéresser ainsi des gamins pleins de vie débordant d'hormones.

On venait là pour apprendre et on voyait bien que, là, on ne pourrait rien apprendre. J'ai toujours voulu apprendre, c'est pour moi une sorte de jouissance et c'est encore le cas aujourd'hui. (…)

Raymond Aron, qui n'était pas n'importe qui, nous donnait des cours en faisant des comparaisons entre le capitalisme et le système communiste et je me disais qu'il aurait mieux fait d'aller sur le terrain pour rendre compte de la distance abyssale entre les cités de banlieue et la Sorbonne.

Je me suis alors tourné vers des groupes maoïstes où je me suis engagé. Ni moi ni les autres ne connaissions rien à Marx, ni à Mao. Mais ce qu'on disait qu'était la pensée de Mao m'a inspiré : « C'est le peuple qui pense. » Sans doute voulait-il dire qu'il fallait renverser les oligarchies et prendre le pouvoir, mais ce n'est pas ce que j'ai compris. J'ai interprété cette idée de manière conceptuelle. Et je crois toujours, aujourd'hui, que les grandes créations intellectuelles, comme les langues par exemple, ou les systèmes thérapeutiques traditionnels, ou encore la connaissance des plantes, émanent d'un peuple, qu'elles en sont la pensée cristallisée, pour ainsi dire. À l'inverse, Freud pensait avoir inventé le secret des rêves, une fois pour toutes et de manière universelle. Mais d'autres façons de penser les rêves existent dans d'autres civilisations, qui en attribuent l'invention non pas à un homme génial mais aux ancêtres ou aux dieux. Les ancêtres ou les dieux, c'est la dynamique d'un peuple. (…)

Celui qui vient d'un peuple disparu ou auquel il n'a plus accès est une « âme errante ». C'est mon cas ! Les Juifs ont vécu en Égypte pendant trois mille ans, quasiment sans discontinuer. En 1948, nous étions tout au plus 80 000 sur vingt millions d'habitants. Aujourd'hui, des Juifs d'Égypte, il n'y en a plus guère ou presque… Je suis l'un des derniers… Comment accéder aux ressources de mon peuple ? J'ai été une « âme errante » car je n'ai pas pu me régénérer à la source de mes ancêtres… Même si, par bonheur, je parlais arabe en France avec ma mère qui adorait me raconter des histoires dans cette langue. Je préfère le mot « source » à celui de racines, car nous ne sommes pas des arbres, nous n'avons pas la chance d'être fixés à notre terre. Nous, les humains, il nous faut la retrouver par un effort de pensée. « Source » évoque ce jaillissement renouvelé à partir duquel la vie peut se développer. Je suis d'ailleurs encore cette « âme errante », même si j'ai pu quelque peu canaliser cette colère singulière de ne pouvoir être ce qu'on est.

(…) Les jeunes de deuxième ou de troisième génération que je reçois en consultation, sont eux aussi des « âmes errantes ». Ils sont coupés de leur source, évoluent dans un monde qui ne sait pas et ne veut pas savoir d'où ils viennent. Où donc trouver les ressources de l'imaginaire, des pensées et des récits, lorsque la voie des ancêtres est barrée ?

C'est là que « l'âme errante » est susceptible d'être attrapée, mais cette capture n'est jamais abstraite elle est toujours l'œuvre d'une personne singulière. Mon professeur de philosophie m'a d'abord fasciné. J'ai cherché en vain un professeur comparable à l'Université. Cinq ans plus tard, Georges Devereux, qui donnait des cours à l'École des hautes études, a joué un rôle comparable dans ma vie. Je ne le savais pas, mais j'attendais que quelqu'un vienne et me dise : « Je te reconnais, ta place est ici. Bienvenue ! »

Mais je ne me serais pas laissé prendre par n'importe qui… Un jour, je suis allé écouter « Manitou », c'était le surnom de Léon Ashkenazi, rabbin et professeur de philosophie, qui a beaucoup influencé les jeunes Juifs de ma génération. « Comment être juif, malgré tout ? », lui ai-je demandé, à la fin de sa conférence. Je n'ai pas été satisfait de sa réponse. Je n'ai pas suivi son séminaire, comme il me l'a proposé. J'étais vraiment radical dans ma révolte !

(…) Dany Cohn-Bendit, qui est né en 1945, est un enfant de réfugiés antinazis, resté apatride jusqu'à l'âge de quatorze ans. Des parents de la famille alsacienne d'Alain Geismar ont péri dans les camps. La mère d'André Glucksmann, résistante allemande en France, transportait des bombes et des tracts dans la poussette de son fils… Il est impressionnant de constater que ces personnages, devenus les icônes de Mai 68, sont juifs, survivants ou enfants de survivants, enfants de déportés, de résistants ou de migrants. Yair Auron, un sociologue israélien, y a consacré un ouvrage, traduit en français sous le titre : Les Juifs d'extrême gauche en mai 1968 (Albin Michel, 1998).

Le seul responsable politique à avoir compris ce qui se passait a été De Gaulle. Il a perçu les graines de vengeance chez ces jeunes révoltés, issus de la deuxième génération. Il a compris que c'était sérieux. « CRS = SS », hurlions-nous à tue-tête dans les manifestations. Ce n'était pas vrai, bien sûr ! Je veux dire : les CRS n'étaient pas des SS. Je l'ai hurlé moi aussi mais, pour moi, c'était une blague du niveau des monômes d'étudiants.

Ces jeunes Juifs engagés dans la révolte étudiante n'étaient pas conscients du sentiment de vengeance qui les animait. Il ne faut pas oublier cependant que Mai 68 arrive après ce qui s'est passé en 1967 : la guerre des Six jours et la déclaration de De Gaulle sur Israël, « ce peuple sûr de lui et dominateur ». Il faut relire tout le discours. Il y est dit en substance que les Juifs en tant que réfugiés, opprimés ou torturés méritent toute notre compassion, mais quand ils sont forts et qu'ils deviennent une nation, c'est une autre histoire… Alors, il faut s'en méfier1 ! De Gaulle aurait pu simplement dire que la France changeait de politique au Moyen-Orient. Et basta ! Mais non ! Il a voulu asseoir moralement sa politique. Et ce discours indigne a joué (consciemment ou inconsciemment) sur les esprits des jeunes révoltés, même si on ne peut pas, cela va sans dire, réduire Mai 68 à cela.

(….) Les radicalisés d'aujourd'hui veulent, eux aussi, « changer la vie ». Et ils la changent par des rites. Ils attendaient des réponses immédiates aux questions existentielles. Que faire quand je me lève le matin ? Comment dois-je procéder aux ablutions ? Quels sont les principes de conduite qui doivent gérer ma vie ? Et le monde leur est soudain devenu intelligible, accessible, enfin apprivoisé par les préceptes religieux. Plus encore, ces jeunes convertis se sont mis à reprocher alors à leurs parents d'être « égarés » dans une religion molle, sans prise sur le monde – que ce soit l'islam tranquille de l'Afrique traditionnelle, le judaïsme ou le christianisme bien tempéré des sociétés démocratiques2.

(…) « Changer la vie », c'est aussi vouloir créer des « hommes nouveaux », je veux dire : à la génération suivante, donc éduquer les enfants de manière à ce qu'ils ressemblent à l'homme idéal. Les radicalisés considèrent l'école laïque comme un lieu d'éradication de la religion. S'ils ont des enfants, ils les gardent à la maison ou les mettent dans des établissements privés, animés par une idéologie radicale. On peut imaginer que ces enfants poseront des problèmes à leur adolescence, même si l'on n'est jamais sûr de ce que deviennent les enfants…

En mai 1968, nous avions l'idée, que je récuse aujourd'hui, qu'il est possible de modifier les gens pour fabriquer « l'homme nouveau ». On a vu ce que cela a donné partout où l'on a essayé de l'appliquer, de l'URSS au Cambodge, en passant par la Chine ou Cuba… la création quasi mécanique d'une société parallèle, corrompue, violente, une catastrophe ! Le sujet de ma thèse de doctorat, c'était précisément « les communautés sexuelles ». Il s'agissait d'étudier ces groupes qui pratiquaient le « mariage collectif », qui voulaient vacciner les gens contre la jalousie. En ce sens, ils voulaient « changer la vie » en modifiant la nature des personnes. Mais on ne modifie pas si facilement le fonctionnement mental des êtres humains ! Il y avait là, je l'ai constaté, beaucoup de discipline, de la violence aussi et beaucoup plus de jalousie que dans un environnement « normal ».

(…) Si ces jeunes me ressemblent, c'est aussi parce que, tout comme moi, ce ne sont pas des « héritiers ». Ils se perçoivent, eux aussi, confusément, comme des vengeurs des humiliations passées, les leurs et celles de leurs parents. Ils sont « radicaux », terme que je préfère à « radicalisés », comme je l'ai été, c'est-à-dire radicalement, totalement en colère contre le sort qui leur a été fait.

Nous avons habité les mêmes banlieues, même si j'ai pu bénéficier du sas communautaire des Juifs d'Égypte à Gennevilliers, à une époque où ce sas nous a d'abord protégés, avant que nous puissions en sortir, animés de désir et non pas sous contrainte.

Actuellement, on ne sait plus utiliser les sas communautaires pour faire de ces jeunes des républicains. On les somme de devenir immédiatement « standards », « comme les autres », en oubliant leurs ancêtres et les récits qui les ont portés. Je n'arrête pas de le dire : les enfants de migrants ne sont pas des orphelins sans dieux ni mythes.

(Les révoltés d'aujourd'hui) sont prêts à mourir pour leur Dieu, certes, mais parce qu'ils veulent « changer la vie ». La mort d'un homme qui se sacrifie renforce l'existence de son Dieu. Telle est la philosophie implicite. Et ils attendent du renforcement de leur Dieu une modification radicale de leur vie.

Quant à nous, si notre engagement était total en mai 1968, nous n'étions certes pas prêts à mourir pour la cause. Il y a bien eu le mouvement de la « Gauche prolétarienne » qui s'est demandé s'il fallait en quelque sorte se sacrifier, passer à l'action violente. Mais Benny Levy, qui était un des dirigeants de ce mouvement, s'y est opposé, entraînant avec lui la majeure partie des militants, à part quelques irréductibles dont la mouvance a abouti à « Action directe ».

La grande différence entre eux et nous, c'est que personne ne s'intéressait à nous. Ni la Chine, ni le Vietnam, ni Israël. Le Parti communiste venait recruter sur le terrain, bien sûr, mais pour grossir ses rangs, pas pour nous expédier au combat. Quant à moi, j'ai beau avoir été dans les colonies de vacances du PC, ce n'est guère allé plus loin. Je n'ai jamais participé aux rassemblements des Jeunesses communistes, encore moins aux réunions du parti. En 1967, certains de mes camarades ont voulu partir faire la guerre en Israël, mais ils n'étaient pas préparés et l'armée israélienne n'en a pas voulu. Ils se sont contentés de cueillir des oranges dans un kibboutz.

Au contraire, les « âmes errantes » d'aujourd'hui intéressent au plus haut point un certain nombre de recruteurs du djihad, très actifs, partisans de la lutte armée et venus les capter au nom d'Allah dans les banlieues et sur Internet, en manipulant leurs esprits. Ces recruteurs ont compris que des âmes prises à l'ennemi constituent une double victoire : un soldat de plus dans leur rang et un coin enfoncé dans l'idéologie de l'assimilation.

 

(…) Un ancêtre initie une lignée. Je veux dire qu'il n'est pas comme ceux qui l'ont précédé ni comme ceux qui naîtront après lui. Un ancêtre n'est pas un grand-père, il fixe le projet d'existence. Jésus, par exemple, n'était pas chrétien, mais juif. Et ceux qui viendront après lui ne lui ressembleront pas. Par ailleurs, un ancêtre vous apporte des protections, il vous fait appartenir à un groupe et ne vous laisse jamais isolé. Les scarifications des Africains jouaient naguère ce rôle d'identification immédiate de l'ancêtre.

En France, longtemps, seuls les nobles ont eu des ancêtres, puis les grands bourgeois ont voulu en faire autant et enfin les gens qui exerçaient des métiers, bourreau, boucher, maréchal-ferrant de père en fils, par exemple. Mais les classes moyennes n'ont pas d'ancêtres ; en tout cas, elles n'en revendiquent pas.

Lorsqu'on aborde quelqu'un en Afrique, on veut d'abord savoir d'où il vient et qui il est. On lui demande qui est son ancêtre. Cela fait partie des règles de l'hospitalité, alors qu'en France, on accueille les migrants comme des « n'importe qui ». Au lieu de s'intéresser au monde dont ils sont originaires, en leur reconnaissant une langue et des sagesses singulières, on leur dit : « On est tous pareils !… » Et les psys ajoutent parfois : « Et on a tous le même inconscient ! » C'est là que réside la première violence, car l'autre est nié dans ce qui fait sa spécificité…

Personne n'est « n'importe qui ». Reconnaître l'autre dans ses richesses spécifiques et non dans ses manques (« les sans-papiers », les « sans-logement », les « sans-droits », etc.). Car celui qu'on a accueilli ainsi, fort d'être reconnu comme quelqu'un, peut alors apprendre ce qu'il n'est pas : parler une nouvelle langue, écrire une nouvelle écriture, penser en français, faire de bonnes études et devenir un Français à part entière.

Les sociétés les plus dynamiques actuellement, comme les Chinois ou les Japonais, n'ont jamais perdu le culte des ancêtres ni, de ce fait, le lien avec leur identité profonde. C'est même l'une des sources de leur vitalité dans cette modernité en ébullition. Plus grave : la perte des attachements produit des fidélités fanatiques. Contre les djihadistes qui prônent une identité en prêt-à-porter (et universelle), il est donc indispensable de renouer avec l'identité ancestrale. Ce n'est que lorsqu'on est rattaché à sa source qu'on peut avoir un projet d'avenir. Si nul ne souhaite être réduit à ses origines, on ne peut accepter d'être arraché à son histoire familiale, historique, culturelle et religieuse pour être fondu dans une universalité abstraite. D'ailleurs, le nombre de gens en France qui se revendiquent d'abord Bordelais, Breton ou Auvergnat… preuve que l'identité régionale fait sens bien plus que cette carte d'identité où se trouvent consignés l'âge, la couleur des yeux, l'adresse, le lieu de naissance et les empreintes d'un individu. Personne ne souhaite être réduit à une fiche de police.

 Je constate qu'il n'y a pas de monde monothéiste, il n'y en a jamais eu. Il suffit de deux monothéismes pour créer un monde polythéiste. Le monothéisme juif n'est pas le monothéisme chrétien qui n'est pas le monothéisme musulman. Les gens vivent dans un monde polythéiste de fait, même s'ils l'ignorent. Telle qu'on la brandit aujourd'hui dans la République, la laïcité fait à la fois figure de totem et de tabou, au point qu'elle pourrait presque être considérée comme un nouveau dieu. Elle a eu son utilité durant la Troisième République, lorsqu'il a fallu uniformiser les langues. Mais il ne faut pas oublier qu'au Moyen Âge, être laïc signifiait – c'est même son sens étymologique – être inculte. La laïcité est certes une solution possible, elle n'est pas « la » solution. D'autres pays, comme le Royaume-Uni, les États-Unis ou la Suède, ont fait, avec des fortunes diverses, d'autres choix. En Amérique, par exemple, on vous aborde en vous demandant à quelle Église vous appartenez. Si vous répondez à la française « à aucune », votre interlocuteur pensera que vous êtes un voyou !

On peut faire le pari que les dieux sont une antiquité qui va disparaître demain et qu'on n'aura plus besoin d'eux. Ce n'est pas réaliste. Je préconise pour ma part un espace où l'on pourrait construire une véritable cohabitation des dieux auxquels il serait possible de demander des comptes. Ce Parlement des dieux, on peut l'organiser tout de suite. Et l'on commencerait en se demandant comment représenter les intérêts de chaque dieu dans le même espace et quelles seront les personnes qui les représenteront. À mon avis, ni les religieux ni les hommes politiques qui ont des responsabilités, et donc des discours déjà formatés. Il faut avant tout de la pensée pour inventer du nouveau et accepter les différences. Je ne souhaite pas une société de semblables, mais des êtres réconciliés avec leurs origines, qui feront alors, mais alors seulement, d'excellents Français !

 (…) Nous voulions être libres de nos vies, et nous l'avons été. Mai 68 est resté un repère mental. J'ai participé à Mai 68 comme un quidam, mais cela m'a constitué et me constitue toujours. La liberté ouvrait tous les possibles et sur tous les plans. Et aussi un espoir fou qui m'a desservi : qu'il suffit de dire une idée forte pour qu'elle soit considérée, discutée, adoptée, appliquée… La vie professionnelle m'a rabattu le caquet.

Il y a aujourd'hui une régression très marquée de la liberté sexuelle, et je le regrette pour les jeunes, car je considère que la sexualité, c'est la vie, même si le libertinage de 1968, dans un premier temps, a surtout profité aux hommes… avant de mobiliser les femmes lancées dans les mouvements féministes qui ont suivi dans la foulée. (…)

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09 mai 2018

Lorsque le Mur de Berlin est tombé j'avais 15 ans,

L'utopie : Une brèche et un effondrement

Le 1 Hebdo du 2 mai 2018

L'utopieContribution SC

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Seiobo est descendue sur terre -Vers quoi l’œuvre d’art fait-elle signe ?

Seiobo est descendue sur terre

Auteur László Krasznahorkai

Éditeur Cambourakis

Pages: 410

Prix : 25,00 €

 Publié dans n°119 Mai 2018, Philosophie Magasine

Comment une œuvre parvient-elle à nous bouleverser ? Pour percer cette énigme, le grand écrivain hongrois nous convie à un périple placé sous le signe de la beauté.

Vers quoi l’œuvre d’art fait-elle signe ? Quel est cet « ailleurs » qui ne repose pourtant que sur sa présence, ici et maintenant ? Ces questions, László Krasznahorkai les a souvent posées en tant que scénariste en travaillant avec son compatriote hongrois, le réalisateur Béla Tarr. Seiobo est descendue sur terre, qui remporta l’International Man Booker Prize en 2015, est écrit sous le signe d’une déesse japonaise qui daigne apparaître aux mortels à travers le jeu d’un comédien. En Occident, depuis les Grecs, on appelle cela une épiphanie. Aujourd’hui, ce mot a pris un autre sens : c’est la compréhension soudaine d’une signification qui transcende le monde ordinaire. En dix-sept récits, Krasznahorkai raconte comment l’aura d’une œuvre d’art peut se manifester dans nos vies saturées de bruit et d’images.

Une très ancienne statue japonaise du Bouddha est endommagée. Elle passe dans un atelier de restauration, à Kyoto. Mais comment faire pour lui rendre la profondeur de son regard ? Que reste-t-il de sa sublime expression dans ce qui n’est plus qu’un lot de pièces détachées ?

Un gardien du Louvre se sent inexplicablement lié à la Vénus de Milo. Il essuie les railleries de ses collègues et médite toute sa vie sur cette œuvre issue d’un monde ancien, disloqué, effacé.

Un touriste atterrit à Athènes, grimpe sur l’Acropole, mais le marbre blanc réverbère un soleil trop puissant qui l’aveugle, et il ne verra rien de cette architecture parfaite dont il rêvait depuis toujours.

Un peintre suisse de 1900 vient de perdre sa compagne. Il sait que les bandes de couleur qui apparaissent sur sa toile sont désormais pour lui les seules représentations possibles de ses chers disparus.

 

La phrase de Krasznahorkai, qui court souvent sur plusieurs pages, semble construite pour déblayer les scories de la réalité quotidienne et faire place nette pour que quelque chose – la beauté ? – puisse enfin advenir. Ce rythme d’écriture, dans sa sinuosité, son insistance, ses accélérations soudaines, dit avec une extrême acuité la puissance et la fragilité de l’art. Et notre difficulté à nous ouvrir à la contemplation.

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© Le Monde le 10 mai 2018

Avec " Seiobo est descendue sur terre ", le grand écrivain hongrois Laszlo Krasznahorkai compose un hymne au ravissement esthétique

Certains livres savent pousser une figure littéraire à l'extrême avec un bonheur singulier. Tel est le cas de Seiobo est descendue sur terre, du grand écrivain hongrois Laszlo Krasznahorkai, qui se présente comme une variation infinie autour de l'ekphrasis. Ce mot grec qui veut dire description en est venu à désigner dans la théorie littéraire la présence d'une œuvre d'art, réelle ou rêvée, au cœur d'une fiction : le bouclier d'Achille dans l'Iliade ou le petit pan de mur jaune du paysage de Vermeer dans La Recherche. En dix-sept récits, numérotés d'après la suite algébrique de Fibonacci (chaque numéro de chapitre est constitué de la somme des deux précédents), l'auteur étudie la possibilité d'un choc esthétique à l'ère moderne, provoqué par le détail d'une toile, une statue de Bouddha, un masque nô à -l'effigie de la déesse Seiobo ou la reproduction d'une icône. Malgré leur autonomie apparente, les histoires -convergent en montrant comment le prosaïsme -cynique du présent n'a pas annihilé toute rencontre avec la beauté.

Car Laszlo Krasznahorkai joue admirablement du contraste entre un quotidien saccagé par la laideur des métropoles, les cohortes de touristes jetées à l'assaut des chefs-d'œuvre qu'ils écrasent de leur masse et ce moment à peine perceptible où un tableau, une sculpture, un air de musique " vous " parle, arrache un flâneur à la foule et fait basculer son destin. Ni élitisme ni jérémiades antimodernes ne gâchent le climat vibrant de ce roman, cheminement fortuit, improbable et labyrinthique qui croise les lignes d'une œuvre et d'un homme que tout éloignait. Les protagonistes sont des figures de l'ombre du monde de l'art : restaurateurs, gardiens de musée, éclopés de l'existence. Et si la Vénusde Milo y joue son rôle, le plus souvent, la pierre d'achoppement qui a suscité le ravissement esthétique est une peinture mineure, le travail d'un élève de Bellini , une idole dissimulée au fin fond d'un monastère japonais, ou encore la copie d'une icône d'Andreï Roublev.

Voir l'Acropole avant de mourir

Parfois, le monde de la technique prend quand même le dessus sur l'événement du beau. Comme lorsqu'un Hongrois " aux yeux fragiles " échoue tragiquement à remplir son vœu de voir l'Acropole avant de mourir, tant le soleil tape dur sur le calcaire athénien (il finira par périr sous les roues d'un chauffard). Mais, le plus souvent, l'instant de grâce a bien lieu, aussi preste et vivace que le geste du héron japonais saisissant du bec un poisson à une vitesse telle que son immobilité n'a pas l'air d'en être troublée – métaphore inaugurale de tout le parcours. Seiobo… est aussi un hymne à la -réceptivité inattendue du public. Ainsi de ces badauds qui se pressent autour d'un objet sacré dans un monastère et sentent " qu'il se passe quelque chose dans cette salle, quelque chose de difficile à exprimer en mots, mais que -chacun ressent, un léger poids au creux de l'âme, une forme de ferveur sublimée, comme si quelqu'un était là, et c'est sur les visages des non-croyants, simples -curieux ou touristes, que la surprise est la plus visible ". (…)

Nicolas Weill

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