Pierre Brute

19 juillet 2018

Débat : L’islam, « décolonisateur » du monde ? Un éclairage sur le soutien à Tariq Ramadan

18 juillet 2018, 22:23 CEST
La récente pétition de cent intellectuels « réclamant une justice équitable » pour Tariq Ramadan, prédicateur musulman et islamologue incarcéré en France dans une affaire de viols, offre au grand public français un certain nombre de faits qu’il connaît peu.

D’abord que l’affaire Ramadan n’est pas, ou pas seulement, une « affaire très française » mais que la notoriété du petit-fils de Hassan El Banna, le fondateur des Frères musulmans, ne se cantonne pas à la Suisse et à la France, voire au Royaume-Uni, mais s’étend au monde entier : Inde, Japon, Malaisie, Italie comme en attestent les signatures sur la pétition.

Or, ces intellectuels, qui ne sont pas tous musulmans, se rassemblent autour de lui non pas pour clamer son innocence, mais pour s’insurger contre les conditions de sa rétention qui, étant donné son état de santé, bafoueraient les droits de l’Homme.

Ce faisant, ils font également une démonstration de leur adhésion à une certaine pensée intellectuelle, la pensée décoloniale. La genèse de ce courant remonte aux années 1990. Il fut conçu par des universitaires latino-américains définissant les contours de la « colonialité » comme le maintien d’une inégalité sociale et culturelle sur une population au-delà de la décolonisation et l’intériorisation de cette prétendue infériorité.

Une théologie musulmane de la libération

La liste des signataires est ainsi difficile à interpréter sans une connaissance de certaines dynamiques actuelles de l’islam. Parmi les signataires, principalement des universitaires, beaucoup ont fréquenté Tariq Ramadan et lu ses ouvrages, et ce avant que ne tombent les accusations d’agression sexuelle portées à son encontre. Ramadan est d’abord perçu comme un islamologue, et non pas comme un prédicateur qui a encadré la jeunesse musulmane lyonnaise.

De fait les chercheurs ont bien identifié un tournant, depuis les années 2000, dans la trajectoire de Tariq Ramadan : se détournant d’un objectif d’islamisation par le bas, il a rejoint les savants de l’islam qui élaboraient les contours d’une théologie musulmane ou islamique de la libération, comme il le fait dans son ouvrage Aux sources du renouveau musulman. D’al-Afghani à Hassan al-Banna, un siècle de réformisme islamique (Bayard, 1998) ou encore via son site.

L’universitaire d’origine iranienne Hamid Dabashi le prend en compte dans son riche examen de cette « théologie » qu’il fait commencer il y a deux siècles. Selon lui, depuis 200 ans l’islam est islamisme, c’est-à-dire une force indissociablement religieuse et politique, car il est modelé par la réalité géopolitique mondiale, à savoir la domination de l’occident qui ne laisse à tout ce qui n’est pas lui que la possibilité d’être « le reste ». Ainsi l’islam politique, sous ses diverses formes et expériences, définit-il l’islam moderne qui a lutté contre la colonisation, mais aussi contre le néocolonialisme.

Conversation avec Hamid Dabashi, Graduate Institute, Geneva"

Dépasser « The West and the Rest »

Le désir révolutionnaire se lit comme le dépassement de l’opposition « The West and the rest ». Cette expression forgée par Stuart Hall dans un article de 1996, a été reprise avec succès par Samuel Huntington puis récemment traduite de façon spirituelle et pertinente par « occident et accidents » par le psychanalyste français Thamy Amouch. Elle correspond à une analyse de la situation géopolitique mondiale dont la date varie d’un auteur à l’autre.

Pour certains, comme le professeur de sociologie Asef Bayat, cette théologie de la libération émerge dans les années 1970.

D’autres la renvoient au mouvement des Frères musulmans. Certains au travail d’Ali Shariati, penseur iranien, qui a traduit Frantz Fanon et qui est considéré comme l’inspirateur de la révolution islamique en Iran. D’autres au soufisme africain, par exemple le mouridisme fondé par Cheikh Ahmadou Bamba au Sénégal pour résister au pouvoir colonial français.

La liste n’est pas exhaustive. Ce qui en tout cas se retrouve dans toutes les analyses de ce type, c’est le caractère oppositionnel de l’islam, contre la domination de l’occident qui est présentée comme une domination à la fois politique, culturelle et épistémologique.

Le plus intéressant de ces différentes généalogies, c’est qu’elles sont théorisées a posteriori, et c’est là que nous retrouvons nos penseurs, qui sont extrêmement contemporains.

Une école de pensée diverse

Ce courant, ou cette école, pour diverse qu’elle soit, dessine ses contours après le 11 septembre ; elle opère une sorte de synthèse, avec des pondérations variées, de la pensée d’Edward Saïd et de la critique de l’orientalisme, de l’anticolonialisme tiers-mondiste de Frantz Fanon, du poststructuralisme, du post-sécularisme de Talal Asad, du féminisme islamique et de la pensée décoloniale.

Entretien avec Asma Lamrabet, féminisme islamique, Sociologie de l’intégration.

Je me concentrerai ici sur la dernière pensée, qui tend à prendre une place de plus en plus importante, et décrirai son effort d’élaboration historique.

La « colonialité » est née en 1492

Pour les tenants de cette pensée, originaire d’Amérique dite latine, l’histoire du couple « the West and the rest » ne commence pas avec l’expansion coloniale des puissances européennes, au XIXe siècle, mais en 1492, avec la prétendue « découverte » du « Nouveau Monde ».

C’est à cette date que remonte la place centrale que s’arroge l’Occident sur le monde, auquel il impose son pouvoir politique, l’exploitation des peuples (avec l’esclavage et la traite), mais également la disqualification des savoirs indigènes jugés primitifs et locaux, sans accès à l’universalité.

Il faut noter que les théoriciens qui comptent également des sociologues, des sémiologues et des anthropologues dans leurs rangs ne sont pas des historiens, mais développent une approche plutôt philosophique. Pour eux, la colonisation instaure une « colonialité » qui se prolonge au-delà des indépendances et décolonisations, jusqu’à aujourd’hui, c’est-à-dire l’instauration d’une relation asymétrique, qui concerne à la fois le pouvoir, le savoir et l’être.

La pensée décoloniale, formulée progressivement dans les années 1990 par différents penseurs, se place elle-même dans une continuité théorique. Elle s’appuie sur le marxisme réinterprété d’une part selon le modèle du système-monde d’Immanuel Wallerstein elle-même nourrie de la théorie de la dépendance, et d’autre part selon la philosophie de la libération.

La libération comme système de pensée

Cette dernière, quand elle n’est pas ignorée, est souvent confondue avec la théologie de la libération, alors que la différence est bien inscrite dans leur nom respectif.

Un groupe d’intellectuels latino-américains fonde ainsi à partir de 1998 le Projet Modernité/Colonialité (Proyecto M/C), s’enrichissant d’année en année de nouveaux chercheurs et travaux. Il réinterprète la totalité des phénomènes sociaux et politiques depuis 1492 à la lumière de la constitution du système-monde-capitaliste-patriarcal.

Ce faisant il invite à décoloniser l’Abya Yala nom donné à l’Amérique (« terre dans sa pleine maturité » selon une langue indigène du Panama), terre revendiquée depuis 1977 par The World Council of Indigenous Peoples (WCIP) puis en 1992, lors du 500e anniversaire de la « découverte de l’Amérique », par Amerigo Vespucci.

Abya Yala : This Land Is Ours, documentaire de Patrick Vanier, Sycomore Films (2006), avec Evo Morales.

Ce mouvement a très naturellement rencontré l’actualité universitaire et politique de l’Afrique du Sud qui s’interroge ainsi sur la façon d’introduire la subjectivité et l’ontologie « indigènes » dans les cursus universitaires.

Un tournant islamique

Le tournant islamique d’une certaine école de la pensée décoloniale paraît aujourd’hui consacré, moyennant une emphase redoublée sur la concomitance entre la « découverte » de l’Amérique par Christophe Colomb et l’achèvement de la reconquête d’al Andalous, territoire ibérique sous domination musulmane, par Isabelle la Catholique, valant expulsion des juifs et des musulmans, et le déplacement du centre du monde, l’islam qui était jusque-là le centre passant à la périphérie.

Ce courant du mouvement décolonial (lui-même très divers) se déploie aujourd’hui dans différentes institutions et organisations, liées les unes aux autres, et engagées dans le réformisme. On pense ainsi aux Critical Muslim Studies, aux Decolonial Islamic Studies ou encore les groupes Dialog Global et The Islamophobia Research and Documentation Project (IRDP), qui organisent des universités d’été et des séminaires à travers le monde (notamment Grenade, Cap Town, Leeds, Mexico) où convergent des penseurs qui n’ont pas nécessairement de liens avec l’Amérique latine. Ce qui est un paradoxe puisque ce courant revendique une contextualisation définie par un espace physique et géographique propre.

Le paradoxe n’en est cependant plus un dès lors que, pour les penseurs de ce courant, le racisme culturel a précédé le racisme racial. Rappelons-nous la célèbre controverse de Valladolid, organisée en 1550 par Charles-Quint, qui oppose le dominicain Bartolomé de Las Casas et le théologien Juan Ginès de Sepúlveda, autour de la question de savoir si l’esclavage des peuples amérindiens est légitime ou illégitime. La victoire de Las Casas sur Sepulveda est présentée, dans l’histoire « occidentale », comme une victoire de l’humanisme.

La controverse de Valladolid, téléfilm de Jean‑Daniel Verhaeghe, 1992.

Pour les décoloniaux en revanche, elle a pour principal résultat l’identification des indigènes et des musulmans comme appartenant à des cultures inférieures, qu’il fallait moderniser, éloignées autant dans le temps que dans l’espace. Cette disqualification prévaudrait encore aujourd’hui, avec le concept d’une sécularisation des sociétés perçue comme un progrès par rapport à la religiosité, renvoyant au passé de l’Europe la mobilisation politique au nom de la religion.

L’islam, un agent révolutionnaire

C’est ainsi que je me suis interrogée sur ce qui avait intellectuellement incité les décoloniaux à trouver dans l’islam sinon la solution, du moins le meilleur agent révolutionnaire pour dépasser l’opposition entre « the West and the rest » qu’ils décrivent comme une prison.

Assurément il y a la diffusion mondiale de l’islam qui donne plus de consistance à un muslimistan diasporique décrit par Salman Sayyid. Les « musulmans » sont susceptibles de donner une base sociale à ce qui est pour l’instant, pour l’essentiel, un corpus universitaire.

Il y a aussi une interprétation théologique, qui se retrouve dans l’univers de pensée chiite (Hamid Dabashi) et sunnite (Farid Esack), selon laquelle l’islam, loin d’être « religion de paix », est au contraire ferment révolutionnaire.

Car, si certains décoloniaux imaginent l’après du renversement de l’Occident sous la forme d’« un cosmopolitisme critique qui aille au-delà des discours nationalistes et colonialistes » comme l’écrit le chercheur Ramón Grosfoguel sous le terme de transmodernité, ce qui les unit d’abord, au cœur de leur qualité revendiquée de victimes « mises au silence » ou « invisibilisées », est leur commune opposition à l’« Occident » qu’ils appellent à renverser au nom du respect de ce qu’ils n’appellent pas des « cultures », mais des « ontologies » comme le suggère le dernier ouvrage de l’anthropologue Arturo Escobar.

J’ajouterais une interprétation, toujours renforcée par la lecture de ces auteurs qui sont fortement enracinés dans un corpus « occidental », notamment la French theory et très engagés dans la théorie, c’est que consciemment ou non, ils désirent sortir de la très grande contradiction où les met l’affirmation postmoderne que le savoir n’est que pouvoir, ce qui fait courir un risque de relativisme et de dissolution de tout savoir.

Les références à Heidegger, notamment à ses développements sur la vérité, aletheia, me font penser qu’ils trouvent dans l’islam le point d’arrêt, soit la Vérité, qui permet d’arrêter le mouvement de la déconstruction.

On les trouve fréquemment dans les écrits de membres du Mouvement mondial « mourabitoun » (la Darqawiya sous Abdalqadir al sufi, une tariqa soufie) qui est à l’origine des conversions à l’islam d’Indiens des Chiapas (Mexique). C’est ainsi le cas d’Umar Vadillo, auteur d’un Heidegger for Muslims, Basque converti et co-fondateur d’un mouvement anti-usure. Il fait une lecture radicale et identitaire des écrits du philosophe allemand qui inspire également l’islamo-nationalisme d’un autre converti au sein de ce même ordre et responsable du Weimar Institut, l’Allemand Andreas Abu Bakr Rieger.

La présence de Heidegger entre autres réfute l’idée que l’islam serait l’Autre de l’« occident ». Elle invite à reprendre, de façon plus conceptuelle, le travail que Victor Farias a commencé sur l’héritage du philosophe allemand dans le fondamentalisme islamique, et en particulier dans l’œuvre de Tariq Ramadan.

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30 juin 2018

Le Monde des Religions : Entretien avec Philippe Foussier

Philippe Foussier, Grand maître du Grand Orient de France

Philippe Foussier : « Je ne trouve pas sain que politique et religions soient mêlées »

Laïcité, bioéthique, école... Le Grand maître de la principale obédience franc-maçonnique d'Europe s'inquiète du déclin des valeurs universalistes et du poids grandissant des questions religieuses et ethniques dans l'organisation de la société française. 

 

Alors que l'on a fêté, en 2017, le tricentenaire de la naissance de la franc-maçonnerie moderne, qu'en est-il des idéaux qui ont motivé la création de ce mouvement pas aussi mystérieux qu'on le pense ? Grand maître du Grand Orient de France, la principale obédience maçonnique d'Europe, Philippe Foussier l'affirme : le combat en faveur de l'émancipation des individus et de la tolérance religieuse que les maçons ont toujours porté n'a rien perdu de son actualité. Au contraire. Ancien journaliste, membre du Grand Orient depuis plus de vingt-cinq ans, Philippe Foussier passera la main, fin août, à un nouveau Grand maître. Rencontre avec ce défenseur farouche de la laïcité, qui se tient vent debout contre le communautarisme et la montée des idéologies d'exclusion.

Trois cents ans après la naissance de la franc-maçonnerie, le Grand Orient a-t-il toujours une raison d'être ?

Il se trouve que l'on célèbre également, en 2018, le 70e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'homme, et nous y trouvons des résonances avec l'histoire de la franc-maçonnerie moderne. Apparue en France dans les années 1720-1730, elle a constitué une rupture avec l'ordre social environnant car elle permettait que se retrouvent, dans les loges, des hommes que tout séparait : prêtres, pasteurs, nobles, roturiers, militaires, commerçants, hommes de lettres, scientifiques... Son objectif était de faire tomber les préjugés que les uns et les autres, en raison de leur naissance, pouvaient nourrir. Cela s'est incarné dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, puis s'est concrétisé dans la Déclaration universelle des droits de l'homme, à travers cette idée que les hommes doivent jouir de droits égaux, quels que soient leurs origines et leurs conditionnements. Ce qui nous fait frémir au Grand Orient, aujourd'hui, c'est que cette idée universaliste de l'Homme est de plus en plus contrée par des mouvements qui n'appartiennent plus à l'extrême droite à proprement parler, avec cette obsession des racines, du passé. Il ne s'agit évidemment pas de nier notre héritage. Mais les individus sont de plus en plus incités à agir en fonction de leur couleur de peau ou de leur religion. Cette conception est en rupture totale avec ce que la franc-maçonnerie porte, c'est-à-dire permettre à l'Homme, s'il le souhaite, d'échapper à son héritage. Raison pour laquelle il nous paraît essentiel de marteler le discours universaliste contre ce discours essentialiste, ethniciste. Il faut d'urgence mettre des digues face à la propagation de telles idéologies.

Est-ce pour cette raison que vous êtes si actifs dans les débats sur la laïcité ?

Le Grand Orient de France a toujours porté un intérêt constant à la laïcité, condition de la paix civile et clé de voûte de la République. Or, nous assistons depuis une vingtaine d'années à un retour du religieux longtemps nié par les élites. Voyant la situation se coaguler, le Front national a opéré un hold-up sur la notion de laïcité, arguant que la religion pose problème, que l'islam en est la principale cause, et instrumentalisant le concept de laïcité pour en faire une arme de guerre contre les musulmans - pour son plus grand bénéfice électoral. C'est une première forme de dévoiement. La deuxième forme de dévoiement, plus pernicieuse, c'est la manière dont certains de nos responsables politiques confondent laïcité et coexistence des religions. Dès lors qu'une ou des religions vont poser problème, leur réflexe va être de convoquer l'imam, l'évêque, le rabbin, le pasteur, etc. C'est là une grande erreur d'interprétation. La laïcité est un concept, un principe d'organisation politique et juridique de la société : liberté absolue de conscience, liberté de croire ou de ne pas croire, de changer de conviction, éventuellement de foi, égalité des droits entre les citoyens, quelles que soient leurs convictions, entre les hommes et les femmes, promesse d'émancipation... Voilà ce qui définit la laïcité. Une fois ce cadre posé, la question de la religion peut éventuellement intervenir. Cependant, nos responsables politiques ont tendance à poser la question de l'appartenance à une religion en premier lieu ; là est la confusion.

Dans ce contexte de retour du religieux, pensez-vous que la loi de 1905 doit être remaniée ?

Je ne pense pas qu'il faille en amoindrir la portée, mais on peut la compléter. Il y a bien longtemps de cela, dès les années 1936-1937, la question des signes religieux à l'école se posait déjà avec les formulaires de Jean Zay, qui proscrivaient le prosélytisme religieux, politique et philosophique - la franc-maçonnerie a notamment pu être concernée. Aujourd'hui, la loi du 15 mars 2004 [qui interdit les signes religieux ostensibles à l'école, ndlr] complète celle de 1905. Ce qui est néanmoins cocasse dans notre contexte, c'est que ceux qui accusent la loi de 1905 d'être périmée proposent en fait un retour au Concordat, dans lequel pouvoirs spirituel et temporel sont mêlés : l'État s'occupe de la religion, la religion s'occupe de l'État... De fait, aujourd'hui, l'État tend à s'insérer de plus en plus dans les affaires internes liées à un culte, en particulier l'islam - de la même manière que Napoléon avait eu une approche intrusive vis-à-vis de l'organisation du culte israélite et de l'Église catholique.

Mais une forme de gallicanisme, d'ingérence de l'État dans les affaires religieuses, n'est-elle pas nécessaire quand on connaît par exemple les difficultés à recruter des imams qui ne soient pas des importations de l'étranger ?

Je ne trouve pas sain que politique et religions soient mêlées : « L'État chez lui, l'Église chez elle », disait Victor Hugo. L'attitude de l'État vis-à-vis de l'islam me semble très paternaliste et inappropriée, car elle place les cultes dans une relation de subordination. Dans le contexte actuel de retour du religieux, il est impératif de préserver le principe de séparation État-religions institué par la loi de 1905. La religion s'occupe des consciences de ses fidèles exclusivement, et non de la société dans son intégralité. Des initiatives telles que celle prise par Nicolas Sarkozy qui, lorsqu'il était ministre de l'Intérieur, convoqua une ribambelle d'imams au lendemain des émeutes de 2005 pour leur demander de rétablir la paix dans les quartiers, constituent pour nous une aberration ! Il faut rétablir la loi de 1905 non seulement dans sa lettre mais aussi dans son esprit. Ainsi, le Grand Orient préconise la suppression du Concordat en Alsace-Moselle, qui établit une inégalité de droit entre croyants et non-croyants : 60 à 70 millions de nos impôts sont destinés, chaque année, à rétribuer les ministres du culte exerçant dans cette région. Alors que le religieux s'exprime trop souvent sous la forme de courants intégristes ou fondamentalistes, le bon sens voudrait que nos responsables publics soient intransigeants dans l'application du principe de laïcité. Or, ils ont tendance à faire des accommodements avec les responsables religieux, les laissant gagner des « parts de marché » dans l'organisation de la société.

Quelle est la position du Grand Orient sur les questions de bioéthique ?

PMA, GPA, fin de vie, dons de gamètes, cellules souches... Ces notions sont très évolutives. Elles nous préoccupent d'autant plus qu'elles concernent les grandes questions que se pose l'Homme : sa finitude, sa capacité à se reproduire ou à maîtriser sa reproduction... Le siècle des Lumières, dont le Grand Orient se considère comme l'héritier, a consacré le progrès scientifique. Ce dernier a permis de démontrer rationnellement qu'il y avait autre chose que ce que les pouvoirs politiques ou religieux énonçaient. Pour cette raison, nous sommes attachés à la notion de progrès scientifique. Il ne doit pas y avoir de limite à l'aspiration de l'être humain de développer ses connaissances sur lui-même et sur le monde qui nous environne. Mais si le progrès scientifique a apporté beaucoup, il nous paraît essentiel de le maîtriser : lorsqu'il est animé par des considérations mercantiles, il peut se développer au détriment de l'humanité. Regardez la bombe atomique : l'atome en soi n'est pas une mauvaise chose, mais son application a porté préjudice à l'homme. Il nous paraît essentiel que les pouvoirs publics s'emparent de ces questions afin de défendre l'intérêt général. Sinon, ce sont d'autres types de pouvoirs qui s'en empareront : industries pharmaceutiques, GAFAM [Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft, ndlr], pouvoir médical ou pouvoir religieux, lequel cherche à imposer une certaine conception de l'Homme. Le Grand Orient considère que le discours du type « Si nous naissons et mourons, c'est parce Dieu l'a souhaité » ne peut s'appliquer à l'ensemble de la société. Au nom de quoi la loi interdirait-elle à un non-croyant le droit de mourir comme il le souhaite ? Si les maçons du Grand Orient sont loin d'avoir une position unanime sur la GPA, en revanche, concernant la PMA et l'euthanasie, nous sommes à l'unisson favorables à une évolution de la loi. Sur l'euthanasie, il faut étendre cette liberté avec un encadrement strict. En Belgique, où cette pratique est légale depuis vingt ans, on est loin de la submersion des demandes d'euthanasie que certains promettaient...

D'autres domaines vous préoccupent-ils particulièrement ?

Absolument. Celui de l'école, tout d'abord. « Le premier devoir d'une République, c'est de faire des Républicains », disait Ferdinand Buisson. C'est à l'école que se forme le citoyen. Pourtant, elle semble avoir oublié cette vocation. Elle devrait à nouveau permettre que chacun puisse s'émanciper de ses héritages sociaux, culturels, ethniques ou religieux. Nous nous mobilisons aussi sur la question des migrants. Ceux qui sont appelés à rester en France doivent faire l'objet d'une réelle intégration pour devenir des citoyens égaux en droits et en devoirs. Qu'ils s'émancipent de leur condition de réfugiés. Or, l'intégration que la République a soi-disant pratiquée dans les années 70-80 a été un véritable échec. Enfin, nous nous penchons activement sur l'avenir de la Nouvelle-Calédonie : nous sommes très sollicités pour jouer un rôle de pacification dans une société traversée par les tensions. Le Grand Orient réfléchit à l'après-référendum, qui aura lieu à l'automne prochain, afin que personne ne se sente humilié par la sanction des urnes et que tous puissent cohabiter. Nous allons ainsi rencontrer des acteurs de tous bords, notamment religieux, pour penser cet après.

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11 juin 2018

Raphaël Enthoven : « Nous vivons sous le régime des plaintifs »

Raphaël Enthoven : « Nous vivons sous le régime des plaintifs »

Publié le 06/06/2018 à 19:55 | Le Point

Le Point : Après que des supporteurs d'Erdogan se sont filmés à Avignon en train d'arracher une affiche du « Point » avec la couverture qualifiant le président turc de « dictateur », vous avez commenté sur Twitter : « Et ils s'en vantent »…

Raphaël Enthoven : En général, quand on fait un truc honteux, on se cache ! Or en la circonstance la censure est fière d'elle-même. Ce qui renseigne sur le rapport qu'ils entretiennent avec l'idée de liberté comme sur l'idée qu'ils se font de leur propre pays. En subordonnant la liberté à la seule expression d'une opinion qu'ils approuvent, c'est leur propre liberté que ces voyous turcs, ivres de nationalisme, réduisent impunément. Rien n'illustre mieux la « servitude volontaire » décrite par La Boétie que le spectacle pathétique de ces militants masochistes qui s'amputent de toute dissonance et prennent un kiosquier pour cible.

De fait, quand Erdogan appelle les Turcs de la diaspora à défendre leur pays d'origine un peu partout en Europe, le sens qu'il y donne n'est pas de célébrer ce pays, sa culture ou son histoire, mais d'en purger l'image de tout ce qui pourrait la souiller. Plutôt l'illusion qui réconforte que la vérité qui dérange… Or c'est mal aimer son pays que d'en taire les hontes : « Je voudrais pouvoir aimer mon pays tout en aimant la justice. Je ne veux pas pour lui de n'importe quelle grandeur, fût-ce celle du sang ou du mensonge. C'est en faisant vivre la justice que je veux le faire vivre », écrit Camus dans les « Lettres à un ami allemand ». Et son interlocuteur, hier nazi, aujourd'hui fan couillon d'Erdogan, lui répond : « Allons, vous n'aimez pas votre pays. »

-          De manière plus globale, craignez-vous un recul de la liberté d'expression ?

En lecteur de Tocqueville ou de Raymond Aron (c'est-à-dire de ces démocrates exemplaires qui passent leur temps à critiquer la démocratie), j'ai tendance à m'intéresser aux menaces que la liberté d'expression fait peser… sur la liberté d'expression elle-même. Alors que tout le monde s'entend à dire que la liberté de mouvement s'interrompt là où commence celle de l'autre, nos opinions, elles, sont dispensées de cette restriction salutaire. Or les opinions blessent aussi. Le résultat, c'est qu'en démocratie (et, en un sens, il faut s'en réjouir) nos opinions vivent à l'état de nature et se conduisent tantôt comme des prédateurs, tantôt comme des moutons. Ainsi, les réseaux sociaux ne sont pas des espaces de liberté, mais des espaces de censure où l'on voit apparaître des molécules idéologiques centripètes auxquelles s'agrègent progressivement tous les gens qui pensent de la même manière. Sur Twitter, qui se ressemble se rassemble et attaque ensemble.

-          Et comment se manifeste cette censure ?

Par le sceau de l'infamie. La lettre écarlate. La disqualification a priori de l'interlocuteur. Dès qu'une personne est caricaturée en ligne, déguisée en « fasciste », en « raciste » ou en « islamophobe », ça veut juste dire que la chasse est ouverte. Dans l'histoire des idées, le premier exemple d'un tel enfermement remonte à « La République », de Platon, et à la rencontre entre Socrate et Thrasymaque. Dans un geste fou, Thrasymaque commence par refuser le dialogue avec Socrate, car « il est méchant », dit-il (sans le connaître), ce qui ne l'engage à rien mais le dégage de toute obligation. Compromettre le dialogue au nom de l'identité présumée (et en réalité forgée de toutes pièces) de son interlocuteur, c'est remplacer un match de boxe, avec des règles, par un combat de rue.

 

Patrick Balkany attaqua Picsou Magazine en diffamation.

-          Vous passez une heure par jour sur Twitter. Mais que vient faire un philosophe dans cette arène ?

 

…  combattre des opinions qui sont aux antipodes des vôtres, tout en célébrant la civilité, le vouvoiement et l'instruction réciproque, c'est, à mon avis, faire œuvre de démocrate. Les brutes perçoivent comme une victoire l'écrasement de l'autre, alors que tout le monde est perdant lors d'un massacre. La vraie victoire, c'est le dialogue avec l'autre. Le dire est inutile, mais grisant. Twitter, le jour de ma mort, fonctionnera absolument de la même manière, il y aura la même proportion de connards.

-          Avant, on pouvait s'inquiéter que des associations, notamment antiracistes, soient trop procédurières. Aujourd'hui, faut-il plus s'inquiéter d'indignations individuelles qui s'agrègent ?

Il n'est même pas nécessaire qu'elles s'agrègent. A l'ère des réseaux sociaux, un seul pèse autant qu'une association. Que SOS Racisme fasse un procès à Jean-Marie Le Pen quand il traite Fodé Sylla de « gros zébu fou », c'est normal, c'est sain, et c'est la loi. Mais que Rokhaya Diallo porte plainte contre Fatiha Boudjahlat, militante laïque, pour appel au viol (à cause d'un tweet maladroit), c'est grotesque. En vérité, nous vivons sous le régime des plaintifs, qui menacent, à tout bout de champ, de porter plainte (sous des motifs aberrants) dans le but non pas d'obtenir réparation, mais d'obtenir dommage, de recourir à la loi pour donner un peu de consistance à l'offense imaginaire dont ils se servent ensuite pour porter leurs propres coups tout en gagnant de la sympathie. C'est ainsi que la discussion avec certaines personnes, comme Mme Diallo, consiste uniquement à se défendre de les avoir offensées. A l'échange d'arguments se substitue le dialogue de sourds d'une hypersusceptible et d'un faux coupable.

-          Dans les universités américaines, des « guerriers de la justice sociale » empêchent, de manière souvent violente, des penseurs ou des scientifiques d'opinion divergente de s'exprimer. Craignez-vous que cela contamine la France ?

Je ne le crains pas, je le constate. Aujourd'hui, en France, par exemple, sévissent des groupuscules « féministes » dont l'unique objectif est d'interrompre des conférences en obtenant la pépite d'une offense (ou d'une menace). J'en ai fait les frais à Sciences po même, où j'avais été invité à débattre de « la mort en ligne » avec Elisabeth Lévy, Aurore Bergé, Laurence Rossignol et Pierre-Olivier Sur, mais, sous la menace de celles qui promettaient d'interrompre la chose en hurlant, les organisateurs ont préféré reculer, prouvant, par leur anticourage, qu'il n'y a pas de tyrans sans esclaves.

-          Vous êtes-vous déjà autocensuré de peur que vos propos soient mal interprétés ?

 

Jamais. La vie est trop courte. Mais je suis extrêmement prudent. Je pèse chacun de mes mots. Je les lisse de manière qu'ils n'offrent aucune prise aux susceptibles. Non que je craigne de vexer les gens, mais je refuse de leur offrir l'échappatoire d'une vexation quand je vais les chercher sur le terrain des arguments.

 

-          Une autre menace sur la liberté d'expression concerne le blasphème…

Non seulement le blasphème n'est pas un délit, contrairement à l'expression du racisme, mais c'est même une façon d'ouvrir les bras ! Que dit-on à celui dont on moque la religion ? Que, sous un ciel laïque, il est à la même enseigne que tout le monde. Ce principe n'est pas négociable. Comme est inacceptable la confusion savamment entretenue du blasphème et du racisme, dont l'unique objectif est de neutraliser toute critique d'une religion en l'indexant sur de la xénophobie. Car cette stratégie est nulle. Et vomit les nuances. On n'a pas le droit d'être si grossièrement filou et de ranger dans le même panier Manuel Valls et Marion Maréchal, ou Cabu et Zemmour. Si nos élus étaient moins indécis, ce genre d'arnaques ne prendrait pas. Mais le courage est moins séduisant que la lâcheté, quand cette dernière adopte les contours de la pondération. Ainsi croyait-on faire œuvre de paix en déclarant, au moment de la publication des caricatures du Prophète, en 2007, qu'il ne fallait « pas jeter de l'huile sur le feu » - ce qui permettait aux dégonflés d'avoir l'air serein et de demander à Charlie Hebdo de se censurer lui-même… tout en feignant de défendre la liberté de la presse. Là encore, pas de tyrans sans esclaves.

-          Mais vos amis militants de la laïcité n'ont-ils pas décrédibilisé Maryam Pougetoux, présidente voilée de l'Unef à Paris-IV , avant même qu'elle ait pu s'exprimer ?

Si. Ils n'auraient pas dû l'attaquer de cette façon. Mais il faut être juste. Contrairement aux fantasmes des offensés professionnels (qui sont allés jusqu'à prétendre qu'elle avait été représentée en singe en une de Charlie Hebdo), il n'y avait pas un atome de racisme dans le fait de railler la tenue de Maryam Pougetoux. Les membres du Printemps républicain se sont étonnés que la présidente de l'Unef à Paris-IV, historiquement très laïque, portât un hidjab, comme ils se seraient étonnés qu'elle fût bigote ou rabbin. Ce n'était pas de la xénophobie. Juste un préjugé, bien compréhensible, en attente d'être démenti.

... Mais je trouve qu'ils ont tort de préférer l'opposition à la contradiction. Ils vivent l'annulation d'un colloque universitaire entre « indigènes » comme une victoire, alors que la victoire serait la présence, à la tribune, d'un discours contradictoire ! On ne doit jamais faire à son adversaire le cadeau de le traiter en ennemi et de le bâillonner. S'il a tort, qu'il parle ! Un combat frontal finit souvent en match nul. Alors qu'un dialogue loyal fait pencher les indécis du bon côté - c'est-à-dire du côté du dialogue lui-même. Il ne faut pas oublier que défendre la République n'est pas défendre une opinion contre une autre, mais le régime sacré qui autorise chacun à se donner l'opinion de son choix.

Une chose encore : les membres du Printemps républicain sont tous capables de défendre leur ennemi quand celui-ci est attaqué sous la ceinture. Quand Yassine Belattar fait un entretien intéressant, Laurent Bouvet, Gilles Clavreul ou Amine El Khatmi sont les premiers à le souligner. Je les ai même vus défendre Rokhaya Diallo quand elle fait (vraiment) l'objet du racisme. Mais je n'ai jamais vu l'inverse. J'aimerais qu'un jour, en toute honnêteté, Mme Diallo dise « sur ce coup-là, j'exagère, c'est vous qui avez raison » ou « vous n'avez pas été raciste, pardon de l'avoir dit ». Une palinodie de Rokhaya Diallo, ce serait le prix Nobel de Twitter !

-          Faut-il mettre des limites à la liberté d'expression ? Vous avez, par exemple, défendu les rééditions des pamphlets antisémites de Céline et de « Mein Kampf ».

Oui. Parce que, comme « Mein Kampf », ils sont accessibles en deux clics et que je préfère les savoir sertis dans un appareil critique que disponibles dans des versions pirates. On ne lutte pas contre l'antisémitisme en jetant un voile pudique sur son pape. Au contraire. On accrédite le soupçon. Et on augmente la curiosité. La tolérance est plus efficace que la censure. J'ajoute qu'il faut vraiment n'avoir pas lu ces textes délirants, en particulier sur les « judéo-nègres », pour leur prêter le moindre pouvoir de nuisance. Quiconque lit ça éclate de rire ou vomit, mais ne devient pas antisémite, à moins de l'être déjà.

-          Comment expliquez-vous le fait que Jean-Luc Mélenchon continue à soutenir des régimes liberticides comme le Venezuela ?

Et Cuba ! Jean-Luc Mélenchon conteste l'élection de Macron, mais il valide celle de Maduro. Il défend le mariage des homosexuels, mais il célèbre des régimes qui les parquent, par centaines, dans des camps de travail. Il veut le pluralisme tout en applaudissant un parti unique. Il milite pour une presse libérée de toute influence capitaliste tout en glorifiant un pays dont les habitants n'ont eu accès qu'à un seul journal pendant soixante ans. Il voit le 49.3 comme un coup d'Etat, mais il pleure en Castro l'homme qui a privé son peuple d'élections libres et faisait assassiner ses opposants. Il est comme ça, Jean-Luc. Qu'il ne change pas ! Sans lui, la vie du chroniqueur serait moins facile.

-          Ne fantasmez-vous pas, en bon libéral, un débat idéal, courtois et nuancé ?

Non, puisqu'il m'arrive de le vivre. Et souvent. Voyez ce message que j'ai reçu le 1er juin : « Poursuivez ! Enoncez vos points de vue ! S'ils m'agacent, eh bien n'y verrai-je autre chose qu'une invitation à répliquer ? Je me refuse absolument à conspuer une parole, exprimât-elle l'opinion la plus opposée à celle que je défends. Continuez à m'être odieux (pas toujours, ce serait un mensonge terrible) ; de mon côté, je poursuivrai de même mon sentier et, si nous nous croisons, c'est avec plaisir que je vous serrerai la main. » Un mot de cette nature est la seule victoire que je réclame. Et elle me comble§ propos recueillis par Thomas Mahler

* Dernier livre paru : « Morales provisoires » (Éditions de l'Observatoire).

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Erdogan aime la France

Kamel Daoud - Erdogan aime la France

L'écrivain explique les raisons pour lesquelles le dictateur turc a choisi la France comme ennemie, jusqu'à en faire la cible favorite de son expansion.

par Kamel Daoud Publié le 08/06/2018 à 08:03 | Le Point

 Pourquoi Erdogan a-t-il besoin de la France comme ennemie ? Les raisons sont multiples. D'abord ce pays incarne, dans la littérature islamiste, l'antithèse utile : sa laïcité est le contraire du califat. Autrefois, l'ennemi des peuples émancipés était « l'Amérique impérialiste », aujourd'hui, l'ennemi de l'islam, c'est la France, selon la propagande en vogue. On est passé, lentement, des harangues sur le socialisme des opprimés et ses supposées vertus à l'islamisme des exclus et ses « droits ». Au sud du monde, dans la planète d'Allah, le mot « laïcité » est synonyme d'athée, de mécréant, d'agent de l'Occident, de traître. Des années auparavant, la propagande islamiste a même réussi son premier attentat étymologique sur ce mot, et les défenseurs de la liberté dans le monde dit arabe passent désormais pour des agents de la main étrangère. Attaquer la France, c'est donc exacerber cette opposition et se faire passer pour l'avocat des musulmans contre ceux qui veulent leur voler leurs âmes, c'est-à-dire leur religion. Erdogan le sait et en use. Sans la France laïque, le califat turc manquera de passion et de cible.

Erdogan a aussi besoin de la France comme ennemie, car c'est le cœur de la question communautaire en Occident. Si la France trouve une solution pour ses Français exogènes et ses communautés musulmanes, l'Occident suivra. Si la France réussit à imposer des lois républicaines malgré les radicalismes, l'Europe suivra. Le dictateur turc sait que les communautés sont le cœur de ce pays, sa faiblesse, son angoisse, son échec et sa possibilité de dépasser ses crises. Exacerber les tensions, récupérer les exclus, se faire passer pour l'avocat des communautarismes et le héros de la réparation de leur « humiliation » est un puissant levier. Erdogan joue sur la carte des musulmans d'Europe en Allemagne, mais c'est en France qu'il peut espérer un échec et mat symbolique sur cette question. Les Maghrébins sont orphelins de figures fortes, en rupture avec les régimes de leur pays d'origine, déçus ou frustrés ? Le Turc s'y présentera comme l'homme fort de leur faiblesse.

"Erdogan aime la France parce que ce pays ne sait pas quoi faire avec ses musulmans, qui sont nombreux."

Erdogan a aussi besoin de la France car il peut y jouer sur la mémoire du trauma colonial. Rien de mieux que la France pour parler de colonisation et donc recruter les décolonisés, leurs fils et arrière-petits-fils à qui on a transmis, dans l'indistinct, le souvenir collectif. Les Ottomans ont affaibli le Maghreb, l'ont spolié, l'ont saccagé et taxé, ils l'ont soumis, mais c'est de la France coloniale qu'Erdogan aime discourir quand il veut parler de l'Algérie. Tout autant que les islamistes algériens qui le voient comme protecteur et se représentent le saccage ottoman comme le souvenir d'une heureuse soumission à un autre musulman. Le dictateur use de cette mémoire pour contrer celle du génocide arménien, il en use pour répondre aux présidents français, pour se faire moqueur, donneur de leçons, magnanime libérateur et décolonisateur rétroactif.

Erdogan aime la France parce que ce pays ne sait pas quoi faire avec ses musulmans, qui sont nombreux. Alors il vient leur parler de colonisation pour les rassembler, d'islam pour les recruter et de la laïcité pour qu'ils se sentent différents et attaqués.

L'homme a su tirer profit de trois autres segments de recrutement internationaux : le financement des mosquées, que l'Arabie tend à délaisser pour raisons internes ; la cause palestinienne, dont il fait commerce en convoquant les « musulmans » du monde selon ses besoins, usant des morts comme on use de petite monnaie ; l'internationale des « frères musulmans » qu'il a su récupérer et contrôler.Au final ? Pour parler de « l'Etat islamique », on parle tous de Daech, ses vidéos, ses massacres et horreurs. Pourtant, cela reste un spectacle. Le vrai architecte d'un Etat islamique futur est Erdogan. Il fera la guerre pour le construire, tôt ou tard. Son projet n'est pas le délire sanguinaire de groupes armés en Irak et en Syrie, mais une lente construction, une mainmise sur une partie du monde. Ses « brigades » peuvent vous attaquer en Algérie si vous en dites du mal et il peut aller haranguer ses foules en Allemagne et en Bosnie. Un jour, ces « brigades » seront armées et la guerre sera « sainte »

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06 juin 2018

En Bavière, les crucifix sèment la discorde

Bonjour à tous, pour reprendre notre échange j’ai choisi cet article qui sur le plan polémique n’a rien de novateur mais nous interpelle sur la gestion de la vie politique par ces acteurs et leurs motivations.

En France nous avons la chance d’avoir une République qui se veut laïque donc qui renvoi les signes extérieurs d’appartenance ou de croyance à la sphère privée et aux lieux dédiés, du moins en théorie et surtout la décision religieuse au religieux.

Dans la situation décrite ci-dessous un responsable de centre droit prend une décision populiste et marquée d’un certain extrémisme pour éviter que son électorat ne parte vers l’extrême droite. Très rapidement, l’article le démontre, cette décision se révèle contreproductive car inapplicable.

L’Allemagne a la chance de na pas avoir de pacte maudit avec une communauté. Pour preuve celles qui pourrait se réjouir de la décision la désapprouvent. Elle se doit de se reconstruire après le passage du nazisme, sa scission puis sa réunification. A l’inverse de la Pologne dont je rentre qui a reçu une aide considérable pour se libérer du joug communiste des réseaux du clergé catholique polonais le paye très cher.

De plus en plus les décisions politiques des gouvernants sont émotionnelles, démagogiques et ne vises qu’à l’accession au pouvoir ou son maintien alors qu’elles devraient correspondre sur le plan sociétal à assurer la paix et la sécurité sur un territoire et sur le plan économique favoriser la création de richesse et assurer la juste répartition sociale des bénéfices. Dit comme cela c’est simple mais, cela signifie que chaque électeur effectue ses choix avec ces deux lignes directrices à l’esprit et non la défense de ses intérêts égoïstes, la tête vide de tous ses métaux mais le vau d’or est toujours debout, je le crains.

La corp électorale à les dirigeants qu’il mérite, qu’il utilise son droit de vote ou non, et réciproquement.

Dans l’avion, je lisais un dossier Hors-Série consacré à La Fontaine. Il est impossible de passer à côté « du corbeau et du renard » et de sa morale « tout flatteur vit au dépend de celui qui l’écoute ». Seulement dans le jeu de flatteur, flatteur et demi, que se jouent politiques et électeurs la proie s’est notre liberté, à commencer par la liberté de penser, et la démocratie et si elle tombe nous savons où cela mène.  

    


En Bavière, les crucifix sèment la discorde

Le ministre-président a fait adopter une loi obligeant les bâtiments publics à accrocher une croix dans leur entrée. La mesure a reçu un accueil contrasté.

LE MONDE | 05.06.2018 à 04h22 • Mis à jour le 05.06.2018 à 10h40 | Par Thomas Wieder (Berlin, correspondant)

LETTRE DE BERLIN

Ce fut l’une de ses premières décisions en tant que ministre-président de Bavière. Le 24 avril, un mois après son élection, le très conservateur Markus Söder (CSU) a fait adopter une loi obligeant tous les bâtiments publics de la région à accrocher un crucifix dans leur entrée à compter du 1er juin. Quelques minutes plus tard, face à la presse convoquée pour l’occasion, il a choisi de montrer l’exemple en épinglant lui-même une grosse croix de bronze dans le hall d’accueil de la chancellerie régionale, à Munich. Les images ont fait le tour des journaux, des télévisions et des réseaux sociaux. Médiatiquement, ce fut une belle opération. Du moins à ses débuts.

Un mois plus tard, le bilan est en effet plus mitigé pour M. Söder. Depuis le vendredi 1er juin, la loi est entrée en vigueur. Or le fossé est assez grand entre le volontarisme affiché par le chef de l’exécutif bavarois et l’accueil pour le moins contrasté qu’a reçu cette mesure dont l’intention n’a échappé à personne à quelques mois des élections régionales du 14 octobre et alors que la CSU cherche à tout prix à éviter la fuite de ses électeurs vers le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD), en plein essor en Bavière.

Les premières à se montrer réservées vis-à-vis de cette initiative ont d’ailleurs été les Eglises elles-mêmes, heurtées par les arguments brandis par M. Söder pour justifier sa décision. Selon ce dernier, la présence de crucifix dans les bâtiments publics devait être un signe de « reconnaissance de l’identité bavaroise » et de « l’expression d’une empreinte historique et culturelle » dans une région où 50 % de la population se dit catholique.

Or une telle décision ne peut que créer de la « division » et du « désordre », a estimé le cardinal de Munich, Reinhard Marx. « Ce qui compte, ce n’est pas qu’une croix soit accrochée à un mur mais que sa présence ait un sens. (...) La croix ne doit pas être utilisée comme arme contre les autres, mais elle doit au contraire nous rappeler que nous avons une responsabilité vis-à-vis de tous les hommes », a rappelé quant à lui Heinrich Bedford-Strohm, le président du Conseil de l’Eglise évangélique en Allemagne, en faisant allusion au sort des réfugiés.

Mais les autorités ecclésiastiques n’ont pas été les seules à s’indigner de l’initiative de M. Söder. Au sein de la société bavaroise, plusieurs responsables d’institutions publiques ont également décidé d’entrer en résistance. L’une des premières à exprimer son refus est Eva Kraus, la directrice du Neues Museum de Nuremberg. « Il est difficile, pour une institution contemporaine qui défend la liberté de l’art, de mettre en avant un tel signe », a-t-elle fait savoir publiquement, avant de prévenir le ministère de la culture bavarois : « Pour ce qui me concerne, je ne me sens pas le devoir d’appliquer cet ordre. »

D’autres directeurs d’établissements culturels publics ont défendu la même position. « Chez nous, aucune croix ne sera accrochée. (...) Non pas que nous ayons quoi que ce soit contre les croix, mais parce que celles-ci doivent être accrochées là où elles ont leur place : dans les églises », a déclaré Michaël Kruger, président de l’Académie bavaroise des beaux-arts.

Au sein de certains établissements d’enseignement supérieur aussi, la mesure a suscité de vives réticences. A l’université de Regensburg, une pétition en ligne contre l’accrochage d’un crucifix à l’entrée de l’établissement a ainsi recueilli plus de 50 000 signatures. Afin de calmer le jeu, le gouvernement bavarois a finalement décidé d’assouplir son projet de loi : pour les établissements d’enseignement supérieur, les théâtres et les musées, l’accrochage d’un crucifix n’est plus qu’une « recommandation » et non une « obligation ». Le 1er juin, plusieurs des institutions concernées n’avaient d’ailleurs toujours pas adopté de position claire sur le sujet.

Une semaine avant l’entrée en vigueur de la loi, le ministère de l’intérieur bavarois a par ailleurs indiqué que son application ne ferait pas l’objet d’une évaluation systématique. « Nous nous satisferons de chaque croix qui sera accrochée », a indiqué un porte-parole, avant d’ajouter, sur un ton conciliant : « Les responsables des lieux concernés doivent accrocher les crucifix comme cela leur semblera le mieux. »

Il n’en a pas fallu davantage pour que l’opposition bavaroise y voie le signe du peu d’importance, au fond, accordée par M. Söder à cette loi, réduite selon ses détracteurs à un pur exercice de communication. « Le gouvernement CSU est bien conscient que cette disposition n’est pas recevable. C’est pourquoi il n’envisage ni contrôle ni sanctions », a ironisé l’écologiste Ulrike Gote, vice-présidente du Parlement bavarois. « Söder n’accorde manifestement aucune importance au fait que ses décisions soient appliquées. Il s’est lancé dans ce débat sur la croix avec pour seule perspective l’enjeu à court terme de la campagne régionale », a estimé de son côté le chef du groupe social-démocrate au Parlement régional, Markus Rinderspacher.

Médiatiquement contrastée, l’opération sera-t-elle politiquement payante ? Pour l’heure la mesure semble en tout cas diviser assez fortement les Bavarois, qui ne sont qu’une courte majorité (56 %) à l’approuver, selon un récent sondage de l’institut Infratest Dimap. Quant à son impact sur les intentions de vote, rien ne permet de dire pour l’heure qu’il soit positif, au contraire. Dans deux études consécutives de l’institut GMS publiés le 27 avril puis le 17 mai, la CSU est passée de 44 % à 42 %, l’AfD de 12 % à 13 %.

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19 mai 2018

Asma Lamrabet Féministe en islam

Charlotte Bozonnet © Le Monde 19 mai 2018

Journaliste Le Monde août 2011

Université Panthéon Sorbonne (Paris I) DESS, Développement, coopération internationale et Action humanitaire 2002 – 2003

Institut d'Etudes politiques de Toulouse 1996 – 1999

En raison de ses positions sur l'égalité entre hommes et femmes dans l'héritage, la théologienne marocaine a dû démissionner du centre d'études féminines qu'elle dirigeait depuis 2011

Asma Lamrabet l'avoue : elle a été un peu dépassée. Face aux innombrables sollicitations médiatiques, aux débats houleux dans la presse et aux accusations fielleuses de certains, cette femme discrète et élégante a préféré s'adresser à son public par un communiqué. Dans un texte en dix points, la médecin et théologienne marocaine, internationalement reconnue pour son travail de réinterprétation du Coran, confirmait avoir été -contrainte à la démission en raison de ses propos sur l'égalité entre femmes et hommes dans l'héritage, rappelait son attachement aux -valeurs du royaume et de l'islam, et assurait qu'elle poursuivrait son œuvre.

C'était le 26  mars, et la tempête était arrivée sans crier gare. Quelques mois avant ce communiqué, la directrice du Centre des études -féminines en islam au sein de la Rabita -mohammadia des oulémas, association créée en  2006 par le roi afin de diffuser les valeurs et les préceptes de l'islam " dans le respect des -principes du juste milieu et de la modération ", participe à un débat sur l'héritage, à l'occasion de la sortie d'un ouvrage collectif sur le sujet. Comme toujours, elle défend le principe de l'égalité. Les propos de la théologienne provoquent un tollé dans l'aile radicale de la Rabita. Les pressions sont assez fortes pour la contraindre à la démission, qu'elle annonce le 19  mars.

Deux semaines plus tard, l'incompréhension de la principale concernée reste palpable. " Il n'y avait rien de nouveau dans mes propos, je le dis depuis des années. Je n'ai pas compris le pourquoi d'une telle réaction ", explique-t-elle, sans cacher une certaine inquiétude : " Ce qui m'est arrivé sonne comme une régression. C'est un -signal que l'on donne à la société : le patriarcat religieux a de beaux jours  devant lui. "

Cette démission met fin à une belle expérience de sept années. Asma Lamrabet a 49 ans lorsqu'on lui propose de prendre la tête du -Centre des études féminines en islam. Cette -nomination est à l'époque un signal : la médecin biologiste, née à Rabat, a déjà publié une -série d'ouvrages, elle est connue pour ses positions progressistes, et a dirigé de 2008 à 2010 le Groupe international d'étude et de -réflexion sur les femmes et l'islam (Gierfi), basé à Barcelone. La Rabita, de son côté, est une instance royale chargée de produire un discours sur la religion. Pendant sept ans, elle va s'attacher à y déconstruire " l'interprétation patriarcale et -misogyne du Coran " qui continue à faire des -ravages dans la société marocaine.

Asma Lamrabet se penche sur toutes les " questions qui fâchent ", titre qu'elle donne à son ouvrage paru en  2017 (Islam et femmes : les questions qui fâchent, En toutes lettres), en se fondant sur les textes religieux et en les réinterprétant à l'aune de la modernité. Le principe d'autorité de l'homme sur la femme, ou quiwama ? " C'est une responsabilité matérielle liée à une époque où les femmes ne travaillaient pas. " Le mariage des mineures ? " Une tradition qui n'a rien à voir avec le -religieux. " L'inégalité dans l'héritage ?" Le seul verset qui pose question sur ce sujet est celui de la fratrie, mais qu'il faut remettre dans le -contexte de l'époque : le frère touche le double de sa sœur, car elle est à sa charge financière. " Aujourd'hui, rappelle-t-elle, quelque 20 % des foyers marocains ont pour chef de famille une femme : " L'égalité dans -l'héritage est un peu le dernier tabou car elle touche au pouvoir économique des hommes. "

Régulièrement sur le devant de la scène au Maroc (mais aussi en Tunisie), la question de l'héritage soulève des débats houleux, voire haineux. " Dès que l'on touche à la place des femmes dans l'islam, cela provoque un tollé, comme si elles étaient le dernier bastion de l'identité musulmane, regrette Mme  Lamrabet. Il n'y a pas de véritable débat, c'est ce qui crée cette fracture -sociale préoccupante au sein de la société marocaine. " Le Centre des études -féminines en islam se faisait justement fort d'organiser des colloques et des réunions ouverts à tous.

Cette passion de la théologie n'était pas forcément une vocation pour la médecin native de Rabat. " C'est d'abord venu d'une quête de sens très personnelle, reconnaît-elle. Je suis musulmane et je me demandais pourquoi il était plus difficile de vivre en islam pour une femme que pour un homme. " Asma Lamrabet a alors une trentaine d'années. Elle vient de terminer ses études de médecine, s'inscrit dans une démarche scientifique et rationnelle. C'est donc naturellement qu'elle se tourne vers les textes, la source.

A la même époque, son mariage avec un -diplomate la conduit en Amérique latine, où elle découvre la théologie de la libération, ce mouvement qui prône l'engagement de l'Eglise catholique auprès des plus pauvres. " Ça a été un déclic, reconnaît-elle aujourd'hui, de voir que certains avaient, à partir du christianisme, réussi à construire une véritable -liberté spirituelle. "

Elle restera onze ans en Amérique latine, où elle continuera de pratiquer la médecine comme bénévole, avant de rentrer au Maroc en  2004. Mère d'un garçon, elle écrit ses premiers ouvrages au début des années 2000 – son premier livre, Musulmane tout simplement (Tawhid), paraît en France en  2002 –, qui connaissent un vrai succès. " Je voulais proposer une troisième voie, entre conservatisme et rejet de la religion, explique-t-elle. Mes proches ont d'abord été un peu surpris, puis ils m'ont dit que c'était intéressant. Je crois que cela a fonctionné car la majorité silencieuse des musulmans au Maroc est dans ce cas-là : ils sont nés, ont grandi dans cette lecture traditionaliste du Coran, et n'ont jamais eu d'alternative. Il ne s'agit pas de convertir qui que ce soit, mais de montrer que la foi n'est pas un frein à l'émancipation ni à la liberté. "

Asma Lamrabet pointe du doigt les théologiens traditionalistes, " qui ont un pouvoir très important auprès de la population et refusent tout ce qui pourrait déranger leurs pouvoirs -religieux et politiques " ; ces notables " qui véhiculent un islam de peur et de résistance, plus que de spiritualité et d'épanouissement ". Au milieu d'eux, sans diplôme en sciences islamiques, elle était " une intruse "." Pour eux, j'étais plus dangereuse que les féministes laïques, car je pars de l'intérieur du discours religieux ", -raconte-t-elle.

Son succès en fait une invitée régulière de conférences internationales sur le féminisme et l'islam, notamment en Europe. Elle se dit toutefois déçue par la France, qui a, selon elle, raté l'occasion de construire un cursus académique de qualité sur l'islam : " Il y a en France une certaine vision de la laïcité qui provoque une crispation. On se focalise sur les questions identitaires, ce qui empêche les débats de fond. Les musulmans engagés sur ces questions se sont d'ailleurs tournés vers le militantisme et non vers le travail académique. "

… Elle décline toutefois -régulièrement des invitations dans l'Hexagone. " Je n'ai pas envie qu'on réduise dix-huit ans de travail à mon voile ", explique-t-elle, avant de poursuivre : " Je comprends les questions que l'islam pose en France, mais il y a actuellement une absence de communication qui est terrible. Les femmes musulmanes sont freinées car rejetées par un certain système français qui les repousse vers leur identité. Elles sont comme prises en étau. Dans le même temps, et il faudrait savoir le reconnaître, un vrai travail d'autocritique doit se faire au sein de cette même communauté -musulmane. " Asma Lamrabet estime toutefois qu'" une nouvelle génération y voit un peu plus clair ", tentant d'allier islam et combat pour l'émancipation des femmes en sortant des préjugés. " En réalité, il est question de droit et de justice, pas de religion ", note la théologienne.

Au-delà de la France, il y a dans le monde un intérêt, une demande de réflexion sur la -réforme de l'islam, même si ce travail académique reste minoritaire et élitiste, reconnaît-elle. " Ces cinq dernières années, des colloques, des formations ont eu lieu alors qu'il y a dix ou quinze ans, on n'en entendait pas parler. " Elle-même va poursuivre son travail. Elle a reçu plusieurs propositions d'universités européennes pour venir enseigner, mais elle a surtout envie de continuer à écrire, sur l'éthique en religion notamment. Asma Lamrabet garde une forme de tristesse après ce départ forcé de la Rabita des oulémas, alors elle se le répète : " Dans l'histoire des religions, les réformistes n'ont jamais été sous la coupe d'une institution, ils sont restés des penseurs libres.

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Note de lecture :

J'ai partagé cet article car il pose selon moi la question : peut-on réécrire une religion. Car je reste convaincu que les religions ont été créées par l'Homme dans des buts bien précis et pour des raisons bien précises et qu'en relisant une religion ce sont ces raisons et ces buts qui sont battus en brèches. La laïcité est la seule façon d’aborder la société civile même si le besoin de spiritualité dans la réflexion conduit à une religiosité de cette réflexion et de la pensée.

 

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Au Kenya, une petite " république de femmes "

Marion Douet © Le Monde 19 mai 2018

Depuis vingt-cinq ans, des victimes de violences machistes ont créé des villages dont les hommes sont bannis

Une dizaine de huttes de bois et de plastique se dressent au milieu d'une plaine aride, souvent visitée la nuit par les éléphants et les léopards : pour beaucoup, le village de Mopukori serait hostile. Pour elles, c'est un havre de paix. " Nous sommes très heureuses de vivre ici parce que nous sommes libres. Personne n'est là pour nous imposer des restrictions, nous avons le pouvoir ", sourit Nepi Lelegweny. Regard tranquille, dents du bonheur, elle est la doyenne du village, du haut de ses 42  ans. Autour d'elle se sont rassemblées à l'ombre d'un grand acacia quelques-unes des vingt-six femmes qui forment cette communauté atypique.

Il y a vingt-cinq ans, quelques pionnières ont fondé ce village à quelques kilomètres de la bourgade d'Archers Post, à plus de 300  kilomètres au nord de Nairobi, pour fuir le sort que leur réservait leur propre communauté. Comme leurs cousins masai, les Samburu pratiquent l'excision comme préalable au mariage, traditionnellement arrangé dès le plus jeune âge. Dans cette région pauvre et isolée, les jeunes filles quittent très tôt l'école – l'anglais et le swahili, enseignés dès le primaire au Kenya, ne sont presque pas parlés dans le village. Les femmes sont réduites à leur rôle de mère et très peu considérées. Au sein des foyers, racontent-elles, les violences sont banales.

" Je ne veux pas qu'il revienne "

Une fatalité que les habitantes de Mopukori ont décidé de briser. Jernesa Lekiloi est la dernière arrivée. En octobre 2017, cette mère âgée de " presque 28  ans " a quitté son mari, son foyer et son village, à plus de 40  kilomètres de là. Elle avait entendu parler d'un refuge pour les femmes. " Nous sommes venus à pied, moi et mes cinq enfants. Cela a pris deux semaines car il fallait porter les plus petits, faire des haltes, raconte cette femme au visage enfantin.  J'étais mariée à un homme très violent, qui buvait beaucoup. Nous avons eu jusqu'à 300  chèvres, mais il a tout vendu pour acheter de l'alcool. Je ne veux surtout pas qu'il revienne, il me battrait encore. "

La présence des hommes est tolérée dans le village. Ils sont une dizaine, principalement des fils de résidentes devenus adultes, à vivre à Mopukori. Les pères sont autorisés à venir voir leurs enfants, les " petits amis " à rendre visite, parfois à rester dormir. La règle est stricte : seules les femmes décident qui a droit de cité.

Celles-ci ont des raisons pragmatiques d'accepter la présence masculine : elle les aide à assurer leur sécurité. " Nous sommes organisés pour faire des rondes. Un premier groupe tourne jusqu'à minuit, le deuxième veille jusqu'au matin ", explique Bruce Lenasio, le fils de Mary, l'une des plus anciennes membres de la communauté. Il se montre fier de ce rôle emprunté à la tradition des morans, ces jeunes " guerriers " chargés de protéger le bétail et le village.

Après la tombée de la nuit, lorsque Mopukori, sans électricité, est plongé dans le noir et le silence, la faune sauvage est la plus grande menace. Une semaine plus tôt, un éléphant a franchi la clôture d'épineux qui entoure le village. Parfois, les habitantes doivent aussi se protéger de la colère et de la brutalité des hommes. " Il y a peu de temps, mon petit ami est venu. Il voulait rester dormir, mais je n'étais pas d'accord car il avait bu. Nous l'avons chassé ", raconte Nasileen Letapo, 32  ans et trois garçons.

L'autonomie de la communauté passe aussi par l'indépendance financière. Mopukori vit, comme n'importe quel village samburu, de l'élevage du bétail – même si le troupeau s'est réduit à quatre chèvres depuis la rude sécheresse de 2017 – et de la culture de petites parcelles arrachées à la plaine sèche et sablonneuse. Les femmes vendent aussi leurs colliers de perles aux touristes qui sillonnent les parcs naturels alentour. Chaque shilling économisé permet de lancer une petite activité, de revente ou de confection, pour rapporter un peu plus d'argent. Un rôle traditionnellement dévolu aux hommes, mais qui semble aujourd'hui évident aux résidentes de Mopukori.

A Archers Post, une telle inversion des règles ne réjouit pas tout le monde. Dans cette bourgade poussiéreuse qui s'étend le long de la route nationale, les hommes sont partagés entre tolérance, indifférence et rejet. " Ce n'est pas acceptable, ces femmes combattent notre communauté ", gronde John Lemasa, en démarrant sa lourde moto blanche.

Un peu plus loin, le pasteur, Julius Lelesit, est bien embêté : " Je les autorise à venir à l'église, mais en tant qu'homme de Dieu, je me dois de leur rappeler que l'homme et la femme doivent vivre ensemble. " Et cette figure tutélaire d'ajouter, sans trop y croire, à l'évocation des violences subies : " Nous avons pourtant un conseil chargé de résoudre les problèmes au sein des familles… "

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Le lent déclin de l'excision

Dans la capitale, Nairobi, ces quelques villages samburu ne sont que vaguement connus. Personne ne peut dire combien il en existe à l'échelle nationale. " Il y en a très peu, ce sont des initiatives privées ou des projets d'ONG ", affirme sans plus de chiffres Wangechi Wachira, qui dirige le Centre for Rights Education and Awareness (CREAW), une association de lutte pour les droits des femmes. Pour elle, " c'est à l'Etat de prendre en charge ces survivantes, la loi prévoit d'ailleurs de créer des refuges, et nous allons continuer de nous battre pour que cela soit fait ".

Une loi de 2015 contre les violences domestiques devait en effet permettre la création de structures d'accueil à travers tout le pays. Un processus complexe dont les modalités sont encore mal définies, admet-on au sein de la Commission nationale du genre, chargée de conseiller l'Etat sur ces questions. Et d'autant plus laborieux qu'il dépend de la volonté politique et des ressources publiques.

Le Parlement kényan a également adopté, en  2011, une loi interdisant les mutilations génitales. Si une médecin de Machakos (au sud-est de Nairobi) a demandé devant la justice, en janvier, l'annulation de ce texte qu'elle juge discriminatoire à l'égard des femmes souhaitant respecter les rites – une audience doit avoir lieu prochainement devant la Haute Cour de Machakos sur ce dossier –, l'excision est de moins en moins pratiquée, remplacée par une cérémonie symbolique, ou tout simplement bannie.

18051904_4KENYA+X1P2_oriLes chiffres chutent lentement : actuellement, 20 % des femmes sont excisées, contre 30 % au début des années 2000. Mais de grandes disparités existent entre zones urbaines et rurales. " Certains villages sont tellement isolés que la loi n'y est même pas connue ", note Wangechi Wachira.

Au milieu de la plaine de Mopukori, Nepi confirme : " Avant, aucune femme ne pouvait être mariée sans être “coupée” ; maintenant, c'est peut-être une sur cinq, celles qui viennent de l'intérieur - du pays - ", dit-elle. Bon ou mauvais signe, les arrivées n'ont pas cessé et incitent Mary, la mère de Bruce, à réunir l'argent nécessaire pour construire un nouveau village. Sans attendre l'ouverture des refuges de l'Etat, dont elle n'a jamais entendu parler.

 

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C'est très narcissique de croire que le djihadisme en France est lié à la laïcité ou à l'urbanisme

ENTRETIEN. Hugo Micheron, chercheur à l'ENS et spécialiste du djihadisme, met en garde contre les analyses trop dogmatiques de la radicalisation.

Propos recueillis par
Publié le 17/05/2018 à 11:12 | Le Point.fr

Il en va des théories sur la radicalisation comme des modes, à chaque saison sa nouvelle collection. Au lendemain de l'attentat au couteau qui a fait un mort dans le quartier de l'Opéra à Paris samedi 12 mai, certains défendent l'idée que les terroristes seraient influencés par un environnement urbain « djihadogène », d'autres présentent les soldats autoproclamés de Daech comme des « déséquilibrés » ou de simples « loups solitaires »...

Si toutes ces lectures ne sont pas fausses et incompatibles entre elles (les terroristes parfaitement équilibrés sont assez rares), elles ne suffisent pas à expliquer les phénomènes de passage à l'acte chez les jeunes radicaux, souvent inspirés par un islam rigoriste dont l'implantation progresse en France. Hugo Micheron, chercheur à l'ENS et spécialiste du djihadisme français, nous explique pourquoi il est urgent de prendre ses distances avec les analyses teintées d'idéologie pour combattre efficacement ce phénomène.

Le Point : Où en est le phénomène djihadiste en France ?

Hugo Micheron : Le logiciel djihadiste consiste à démultiplier les attaques dans l'espace et dans le temps pour nous faire croire que nous pourrions être touchés n'importe quand et n'importe où. Mais il ne faut pas tomber dans le piège en cultivant un sentiment de survulnérabilité. La réaction de l'État a été très puissante, des filières ont été démantelées. L'heure est à la recomposition des forces. Sur les trente dernières années, il y a toujours eu du djihadisme en France, simplement le phénomène a changé d'échelle avec Daech. En Bosnie dans les années 90, il y avait une douzaine de djihadistes français. En Irak quelques années plus tard, ils étaient 80. Et en Syrie entre 2014 et 2016, il y avait plus de 2 000 djihadistes français... La vraie question que l'on doit se poser est : « Que se passe-t-il en dehors des périodes de guerre et d'attentats ? » Comment se fait-il qu'un certain nombre de réseaux préexistant à Daech aient été canalisés vers la Syrie lors de la proclamation de l'État islamique ? Certains quartiers, très touchés par les départs en Syrie, font partie d'un dispositif large et mondialisé. Il ne sera pas possible de combattre cette logique sans un diagnostic éclairé sur la situation.

L'approche socio-économique est trop limitée ?

Oui. On ne peut pas mettre de signe égal entre discrimination et djihad, c'est un discours dangereux ! C'est très narcissique de croire que le problème est lié aux spécificités françaises comme la laïcité ou une certaine forme d'urbanisme. Certains croient que la laïcité serait le problème. Dans ce cas, comment expliquer qu'il y ait eu 100 départs de Molenbeek qui, je le rappelle, se trouve en Belgique où la laïcité n'est pas le principe régulateur ? À l'inverse, regardez Marseille, il n'y a eu aucun départ des quartiers nord, qui sont pourtant très ségrégés économiquement – ce qui ne veut pas dire que la situation n'est pas préoccupante sur place non plus. Cette explication est insatisfaisante, car elle n'explique rien. Et si on étudie les phénomènes de départs vers la Syrie en détail, elle ne tient pas la route. Comment expliquer que certains quartiers ont fourni beaucoup de combattants alors que d'autres à sociologie comparable aucun ? Le djihad n'est pas présent partout et le risque n'est pas permanent.

Regardez Marseille, il n'y a eu aucun départ des quartiers nord, qui sont pourtant très ségrégés économiquement

En réalité, les zones touchées par les départs sont celles où un activisme djihadiste a préparé le terrain. Tous les pays de l'UE ont été touchés. Mais en regardant plus en détail, on remarque que quatre pays totalisent 80 % des départs : France, Allemagne, Grande-Bretagne et Belgique, cette dernière étant la moins touchée en nombre, mais la plus touchée par rapport à la population totale. Regardons maintenant plus en détail : la France a fourni 40 % des départs européens. Tous les départements ont été touchés par des départs. Mais une quinzaine de zones ont fourni l'essentiel des forces. En zoomant encore un peu plus, on voit que cela s'articule à l'échelle d'un quartier, voire d'un immeuble. En fait, il y a toujours un maillage d'individus autour d'un centre physique ou symbolique.

Donc si on vous suit, le djihadisme prospère effectivement sur un terreau social, mais il ne peut exister sans un prosélytisme et des réseaux structurés ?

Cette forme d'activisme djhadisant existe depuis une dizaine d'années. On ne peut pas comparer Lunel et Trappes, pourtant toutes deux surnommées « capitales du djihad »... Trappes est une ville où la drogue est très présente, avec une faible mixité sociale et des acteurs islamistes bien implantés comme des anciens du GIA (Groupe islamique armé, NDLR). Lunel n'a rien à voir avec ce tableau : il s'agit d'une ville dortoir en milieu rural. Beaucoup de combattants de Lunel sont en réalité partis des villages alentours, villages dans lesquels ils s'estimaient parfaitement intégrés et à l'abri du racisme, comme je l'ai découvert auprès de certain d'entre eux en prison... Sur le plan religieux, Trappes et Lunel n'appartiennent pas non plus aux mêmes réseaux. Contrairement à Trappes, le salafisme est très peu présent à Lunel qui est plutôt travaillé par les Frères musulmans et les Tablighs.

Vous dénoncez dites-vous une « lecture narcissique » de la radicalisation...

Les discussions sur la radicalisation butent toujours sur le même écueil : on se persuade que tout cela n'existe qu'en France, alors que le même phénomène se joue en Europe et dans le monde arabe. Il y a aujourd'hui une guerre idéologique à l'intérieur de l'islam dont les musulmans sont les premières victimes. L'approche française joue trop souvent la carte de la surpsychologisation ou de la dérive sectaire, il est vain de dire que les attentats sont le fait de quelques fous, alors même que Daech démontrait sa capacité d'entreprise sur ces questions-là ! C'est une manière de ne pas vouloir analyser le problème.

Pour comprendre ce qui se passe, il faut nous confronter à des terrains que l'on connaît mal. Certains nous disent que l'on ne devrait pas entrer dans la complexité de ce sujet au prétexte que cela alimenterait les mouvements identitaires et ferait monter les tensions. Je défends l'idée inverse. On a été paralysé pendant quinze ans au motif que cela ferait monter l'extrême droite, c'est absurde. La nécessité actuelle est de produire un diagnostic qui fasse consensus. L'absence de diagnostic est précisément ce qui a poussé l'État à bricoler des solutions absurdes comme les centres de déradicalisation pendant les attentats.

Le djihad tchétchène a été particulièrement virulent à la fin des années 90. Les djihadistes qui faisaient la guerre contre l'armée russe se cachaient parmi la population, qui est alors bombardée par l'aviation russe. C'est sur les ruines des Grozny que les djihadistes tchétchènes recrutent en masse... Ils acquièrent une stature de vétérans. Parmi les 80 Français djihadistes de retour de Syrie et d'Irak que j'ai pu rencontrer, beaucoup racontent qu'ils ont été formés par des djihadistes tchétchènes ou russes. Omar El Tchétchéni constituait l'équivalent du ministre de la Défense de Daech. Les frères Kouachi fantasmaient sur le djihad tchétchène... Car derrière la Tchétchénie, il y a l'idée d'un passé djihadiste valeureux.

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14 mai 2018

La laïcité, c'est d'abord la liberté de conscience

© Le Monde 15 mai 2018

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Patrick Weil : né le 14 octobre 1956, est un politologue français. Engagé à de multiples reprises en faveur des droits des immigrés étant membre du Haut Conseil à l'intégration puis de la commission Stasi

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L'historien estime que la liberté de conscience de chacun, au cœur de la loi de 1905, est, aujourd'hui encore, le meilleur moyen de lutter contre la radicalisation religieuse

Ces dernières semaines, les affrontements sur la religion et la laïcité ont repris de plus belle. Le président de la République a demandé aux évêques de réveiller la flamme catholique, MM. Cazeneuve, Sarkozy, Valls, trois anciens ministres de l'intérieur – en charge des cultes –, ont pris la défense des juifs, un quatrième, M. Chevènement, celle des musulmans. Depuis plusieurs années déjà s'affrontent les partisans de la laïcité dite " ouverte " et ceux de la laïcité " tout court ". Tous sont cependant d'accord sur un point : l'important dans la laïcité, ce serait la séparation des Eglises et de l'Etat, qui crée dans la République une distinction des espaces. Les uns disent : " Seul l'espace de l'Etat est neutre, on peut manifester ailleurs ses convictions spirituelles librement, tout va bien. " Les autres répliquent : " C'est exact mais tout va mal, car cela laisse la place à la radicalisation religieuse. "

Eh bien, ces coupeurs de laïcité en deux, en trois ou en quatre ont tous tort et c'est dramatique. Nous vivons une époque où les hommes et les femmes de bonne volonté de ce pays, ne sachant plus comment conjurer les préjugés, les violences et les crimes qui se perpétuent sous le prétexte de la religion, appellent au secours et on ne leur offre que la différence et la séparation. Or cette union de tous les Français, non-croyants et croyants, est urgente. Eh bien, elle est là, possible, à portée d'une lecture précise et informée de la loi de 1905, contre ses ignorants.

D'abord, la loi a été pensée dès l'origine comme universelle, s'appliquant à la métropole et à l'Algérie, aux croyants de toutes confessions, chrétiens, juifs, musulmans, et bien sûr aux non-croyants. Ensuite, dans la laïcité, la séparation n'est qu'un instrument au service d'un principe fondateur, la liberté individuelle de conscience qui irrigue chacun des articles de la loi. Pour faire prévaloir partout cette liberté de conscience, l'article  31 de la loi dispose que toute personne qui exercerait des pressions sur autrui, soit pour le contraindre à pratiquer un culte, soit pour l'en empêcher, est passible d'amende, voire de prison. Ignoré par les autorités d'hier et d'aujourd'hui, cet article incarne pourtant, par sa vertu pédagogique, l'esprit libérateur et protecteur de la laïcité, qui permettrait à tous les Français de se comprendre et de se rassembler.

Bien sûr, en  1905, quand l'Etat est séparé des Eglises, c'est un moment de rupture, parfois un traumatisme. Mais s'il devient indépendant et neutre, c'est avec un objectif intemporel et universel, pour garantir notre liberté de conscience, pour que, non dominé par une religion ou par l'antireligion, il ne puisse faire pression sur nous, citoyens. A ses côtés se tiennent les lieux de culte où les préceptes religieux prévalent, le domicile où chacun fait sa loi, l'espace public, enfin, libre, divers et souvent objet de toutes les contestations, ainsi distingués pour assurer cette liberté.

Vertu pédagogique

Toutefois, afin de partout protéger cette liberté, la loi prévoit une sanction pénale contre toute personne qui, par des pressions, chantages, violences ou menaces, aura déterminé autrui " à exercer ou à s'abstenir d'exercer un culte ". Le culte, c'est la faculté pour chacun de manifester sa croyance de façon extérieure – c'est-à-dire visible d'autrui – par des actes comme le port de signes, des rites ou des cérémonies. Forcer à pratiquer un culte ou empêcher de le pratiquer, c'est porter atteinte à la liberté de conscience définie comme " la faculté pour chaque individu d'admettre ou de repousser, dans son for intérieur, telle ou telle croyance religieuse ".

Cet article, plus jamais appliqué, pourrait l'être : les pressions existent dans un sens ou dans l'autre et c'est le devoir de l'Etat de protéger les citoyens. Mais il a surtout immédiatement une vertu pédagogique. Quand il m'arrive d'aller parler à des élèves d'un collège ou d'un lycée, je peux leur dire : " Avant tout, vous avez une liberté de conscience. Vos parents vous ont transmis des valeurs, vous en avez hérité. Après, c'est à vous de faire votre chemin dans la liberté complète de votre conscience. Car la loi vous protège. " Il faut que chaque enfant prenne conscience de son droit à une liberté intérieure par rapport à la vie, la mort, l'existence ou pas de Dieu et son appartenance ou non à une religion. Il peut comprendre immédiatement que cette liberté a pour contrepartie la liberté intérieure des autres.

De cette laïcité, non plus contrainte, mais proclamation d'une liberté individuelle, découlent au moins deux conséquences : d'abord, chaque jeune peut comprendre que, hors des espaces déjà régulés – l'Etat, le domicile ou le lieu de culte – dans l'espace public, sa sœur, son frère, ses copains ou ses voisins ne partageant pas toujours la même idée de la religion, il doit faire des compromis. Avant 1905, les cloches sonnaient l'appel de chaque messe. Les oreilles des athées souffraient. Dorénavant, elles sonnent le plus souvent les dimanches et les jours de fête et de cérémonie. Sur tous les sujets où chacun a le droit d'avoir une position différente – par exemple pour les repas dans les cantines scolaires –, il faut et on peut trouver des compromis dans le respect de chacun.

Surtout, la garantie de la liberté de conscience implique que chacun se sente chez lui spontanément dans la communauté nationale. Sinon, il n'y a pas de libre choix. Chaque Français se sent sans conteste citoyen de son pays, faisant pleinement partie de l'histoire de France. Après, il peut se rattacher à une religion ou pas, c'est son choix individuel. Or, certains compatriotes de culture juive, hindoue, mais surtout musulmane sont trop souvent d'abord perçus dans un seul lien à la religion. On ne les voit pas d'abord comme des compatriotes, et donc, aux yeux des autres, ils n'ont pas cette liberté d'être simplement des citoyens. C'est pourtant comme cela que les voyaient les parlementaires ayant voté la loi de 1905. Le législateur n'avait pas fait d'exception ni pour l'islam ni pour l'Algérie. Il avait d'emblée adopté une loi à portée universelle et c'est ce message qu'il faut retenir et transmettre aujourd'hui.

A la radicalité religieuse, il faut donc sans doute moins répondre par l'apprentissage des sciences que par l'appartenance radicale de chaque citoyen à l'histoire de France et par la radicalité de la liberté de conscience. Un peu comme la non-assistance à personne en danger pénalement répréhensible est devenue, inversée, un réflexe éthique de chaque citoyen, le caractère pénal de toute atteinte à la liberté de conscience a surtout une vertu éducative et une fonction libératrice. Il permet d'enseigner la laïcité clairement et simplement, comme une liberté si importante que la République institue comme un droit naturel. Celui-ci doit devenir un soubassement commun à tous les citoyens, les croyants et les non-croyants, ensemble et à égalité.

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Kamel Daoud - Où l'avion est un don de Dieu

Le monde dit arabe tente de masquer sa dépendance technologique aux smartphones et autres Facebook en effaçant toute trace de l'Occident de son quotidien.

Par Kamel Daoud

Publié le 10/05/2018 à 15:06 | Le Point

Dans un avion d'Air Algérie, direction Barcelone. Le vol commence sur trois cris « Allahou akbar ! », lancés, juste avant le décollage, par le pilote qui se fendra d'une prière, dite celle du Voyageur dans le rituel. Une phrase reste dans les oreilles étonnées du chroniqueur : « Nous remercions Dieu qui nous a soumis cet avion. » À méditer : la modernité, celle des technologies de l'Occident, est vue comme le don d'un Dieu qui « nous l'a soumis ». Pas comme quelque chose dont nous maîtrisons la généalogie et la passion.

Enfant, on répétait au chroniqueur que « Dieu a donné la vie ici-bas aux Occidentaux, et, à nous, il garde le paradis au-delà ». De quoi s'asseoir à vie ou pour plusieurs générations. C'est aussi l'un des classiques de l'humour corrosif du monde dit arabe contre les islamistes et leurs chouyoukhs : ces prêcheurs hurlent à la fin de l'Occident, le maudissent entre les cinq prières, l'accusent d'être le diable et le mal, le contre-Dieu et le corps du vice et de la licence, mais ils usent de « son » téléphone, de l'avion qu'il a inventé, du haut-parleur, du climatiseur, du Facebook « juif » et des médicaments et autres vaccins. Dans une scène sur YouTube, un cercle d'hystériques casse des guitares aux cris d'« Allahou akbar ! », hurlant à la destruction des « flûtes de Satan » et de l'Occident mais le tout filmé avec un smartphone « occidental ». C'est un peu le cas de tout ce monde traversé par l'angoisse de la modernité, l'humiliation de ne pas être le père de la machine à vapeur et des machines plus lourdes que l'air, impuissant à résoudre le paradoxe supposé entre la modernité et les racines.

Désoccidentalisation

Du coup, pour répondre à cet inconfort majeur du monde dit musulman, on répond souvent par ces discrètes et tenaces entreprises de désoccidentalisation, au quotidien. C'est-à-dire effacer les traces de l'Occident en soi, sur soi, son corps et son espace. Cela peut s'exprimer par ces affiches financées par les cercles conservateurs, chaque année, appelant les Algériens à ne pas fêter Noël ou le nouvel an, « car ce sont des fêtes d'impies ». La désoccidentalisation est une propagande insistante et agressive : tout ce qui est fêtes, démocratie, valeurs féministes, jours fériés, habitudes culinaires est jugé à travers cette inquisition permanente.

Elle touche jusqu'au désordre du vêtement : la tenue « islamiste » en est l'illustration étonnante. Vêtements amples, chéchia sur la tête, turban ou voile « masculin » sous forme d'un foulard orthodoxe et surtout pantalons courts. « Ce qui du vêtement inférieur dépasse les chevilles sera dans le feu », explique un hadith. Du coup, on raccourcit le tissu, pour éviter l'« orgueil ». On use de parfums « musk » venant d'Arabie et on use du siwak, une racine, pour remplacer le dentifrice, on mange par terre comme aux temps anciens et bénis et certaines enseignes de pharmacie ont même remplacé le caducée par un croissant, jugeant le serpent d'Hermès comme un symbole étranger. Sauf que ce purisme s'accompagne du malaise de vivre en addict des technologies de l'Occident. On se promet des paradis d'alanguissement, mais on use du confort ici-bas.

L'identité comme rejet

Cette entreprise d'effacement de l'Occident en soi est un lieu d'enquête sur le corps, l'identité, le rapport à la modernité et à l'altérité au Sud. C'est le lieu même des contradictions insupportables du monde dit arabe ou musulman et qui y répond parfois par la caricature, le déni, le rejet, le repli sur soi ou la quête désordonnée des signes de son empire défunt, sinon la violence. On éprouve, vis-à-vis de l'Occident, à la fois l'attirance et le refus, l'insupportable dépendance et l'envie chaotique et floue de s'en démarquer, même par des gesticulations risibles. On y prétexte l'identité et le religieux, mais il s'agit surtout d'une proximité encore sans solution apaisée. Car l'islamiste fera campagne contre Noël mais jamais contre les fêtes du nouvel an chinois qui sont célébrées dans son pays. On prêche l'identité juste comme rejet de l'Occident et pas comme affirmation de soi et des siens. On pilote l'avion mais avec la certitude que c'est un don de Dieu, un butin arraché à l'Occident ennemi. On détourne le sens de la modernité, quitte à vivre le ridicule d'être un pilote imam.

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Contribution au blog de notre frère S.

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